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Une trilogie qui n'a pas pris une ride...

Dans les années 30, une trilogie remarquable voyait le jour, inspirée par le théâtre de Marcel Pagnol : Marius, réalisé par Alexandre Korda, Fanny sous la houlette de Marc Allégret, César, mis en scène par l’auteur lui-même. Les trois volets de cette histoire m’ont séduite chacun à leur façon. Mais ma préférence va à Fanny, car entre l’immersion dans le pittoresque vieux port de Marseille où nous suivons de truculents personnages, et le happy end rêvé du dénouement, le second volet nous entraîne dans le drame intérieur d’une femme, abandonnée par l’homme qu’elle aime, recueillie par celui qu’elle n’aime pas, otage de l’enfant à naître. Cette femme, Fanny, nous apparaît telle qu’en elle-même à la fin de Marius, quand elle pousse vers le large ce dernier, irrésistiblement attiré par les îles sous le vent au parfum de poivre et d’épices, lui laissant croire que c’est son désir à elle, et qu’après tout, l’amour n’est pas la seule chose qui compte dans la vie. S’arcboutant de toutes ses forces à ce mur qui la soutient, Fanny lui fait le don sublime de renoncer, par amour pour lui, à sa raison d’être, le bonheur avec lui. Elle le pousse sur cette mer dont il est si follement épris que le sacrifice lui échappe et qu’il s’en va, et nous entendons ces mots, à peine audibles, de la malheureuse

S’il m’aimait comme je l’aime, il aurait compris.

Mais voilà … Marius, dans son aveuglement, ne voit que la Malaisie dont les sirènes résonnent déjà …

La malheureuse Fanny, nous la retrouvons au début du second volet dans les bras de César, qui ignore tout du départ de son fils pour cinq ans, et la conduit chez sa mère où il apprendra bientôt la vérité. L’homme s’est embarqué en laissant dans son ventre le fruit de cet éphémère amour. Alors que faire pour cacher ce secret là où tout se sait à la vitesse du vent, là où l’on se gausse de la fille mère, là où la honte s’abat sur la famille déshonorée ? Que faire quand on a refusé le prétendant quinquagénaire qui voulait en finir de son veuvage avec elle, la petite vendeuse de coquillages devant le Bar de la Marine ? Elle avait refusé le veuf parce qu’elle en désirait un autre, mais à présent, que faire de cet enfant sans père encombrant votre ventre ? Le vieux Panisse est bon, et en outre, il a toujours rêvé d’un fils que la brave Félicité n’avait jamais pu lui donner. En voilà une aubaine, avec cet enfant tout fait et cette mère à qui il faut rendre son honneur ! Fanny supplie à présent, et Panisse reçoit comme un cadeau ce privilège inattendu. Il épousera Fanny et donnera un nom au petit.

Nous vivons comme s’il était le nôtre, le drame de cette jeune femme de 20 ans qui prie la Bonne Vierge pour que Marius revienne, qui subit les malédictions de sa mère, renvoyée aux turpitudes de sa tanteZoé, qui doit affronter le courroux de César avant qu’il ne soit mis au fait de la situation, qui doit enfin se résigner à épouser le vieux maître voilier, même s’il est celui qui les sauve, elle et son enfant. Une page d’amour devient la vie morose d’une femme à qui Panisse peut tout donner, fors l’amour. Elle sera riche et comblée d’attentions, elle aura une belle maison, des ouvrières, de la domesticité, un bel enfant, mais elle aura perdu l’amour. On n’oubliera plus l’infinie tristesse qui se peint sur son visage le jour-même de ses noces, on imagine son existence et les larmes qu’elle doit verser en secret, jusqu’au jour où le navigateur prodigue rentre au bercail pour quelques heures, en attendant que soit réparée l’avarie de son bateau. Après la visite à son père, Marius frappe à la porte d’Honoré Panisse, en voyage à Paris. Très vite, Marius comprend que le bébé qui dort dans le berceau tout proche est le sien, très vite les deux anciens amants s’avouent un amour qui n’a cessé d’être. C’est toi que je voulais revoir, dit Marius, effondré d’avoir préféré à la femme qu’il aimait les îles sous le vent. Mais il n’est plus possible à présent d’effacer le temps qui a écrit une autre histoire, que vient leur rappeler César, surgi inopinément pour les protéger d’eux-mêmes. Ne viens pas ridiculiser Panisse sous son toit, lui dit son père, et quand ce dernier revient, Marius comprend qu’il est devenu étranger à cette famille qui n’existe pourtant que par sa faute. Comme le lui dit son père, Ce n’est pas Fanny qui te chasse, ni Panisse, ni moi, c’est lui, ton enfant, qui te demande de partir. Quand enfin César, la mort dans l’âme, se tourne vers son fils Dis au revoir à Madame Panisse, le duo des amants, empêché par le père, est un moment de passion absolue, un moment de déchirement partagé cette fois, entre celle qui reste et celui qui part, fragments d’histoire, éclats d’amour.

Fanny , pour la seconde fois, renonce à l’homme qu’elle aime, et ce qui bouleverse, c’est cet amour absolu qui fait constamment renoncer Fanny au bonheur. La première fois, elle laisse Marius s’embarquer, épousant les rêves qui l’éloignent d’elle. La seconde fois, à peine plus âgée, elle accepte son départ pour respecter la famille qui a préservé son honneur et protégé son fils. La première Fanny est amoureuse, la seconde est mère, ce qui lui donne la force de résister, car elle ne résiste pas seulement pour elle, mais précisément pour l’enfant de Marius. Là réside un merveilleux paradoxe : en faisant partir Marius une seconde fois, elle chasse non point l’homme qu’elle a aimé, mais celui qui n’a pas su être le père. Comme le dit encore César, Le père, ce n’est pas celui qui donne la vie, c’est celui qui aime, or celui qui aime, c’est Panisse, qui est le seul à entendre l’enfant tousser. Le premier sacrifice de Fanny était pour Marius. Le second, et pas des moindres, est pour le fils de Marius, c’est à dire pour lui encore, et c’est par là-même un second acte d’amour absolu vécu dans la douleur et l’abnégation absolues.

C’est pourquoi le second volet de la trilogie est d’une intensité sans pareille, avec un jeu d’acteurs éblouissant. On est très heureux du happy end final, après la mort de Panisse et la révélation faite à Césario, le fils. Marius et Fanny se retrouveront, près de vingt ans plus tard, parents et comblés d’amour.

Et pourtant l’amour, dans cette trilogie, est porté par Fanny, quand elle devient Madame Panisse. Ce n’est pas en effet l’amour adolescent qu’on trouve dans Marius, ce n’est pas non plus l’amour retrouvé, plus ordinaire justement, puisque tout rentre dans l’ordre, c’est l’Amour du Christ, qui se sacrifie pour la rédemption d’un homme, pour réparer sa faute, pour épargner à son fils la honte. L’amour est exemplaire quand il n’est pas tourné vers soi, mais vers ceux auxquels il veut épargner des souffrances et donner du bonheur, même s’il épuise jusqu’à la lie l’essentiel de vos forces vives. Et c’est en quoi Fanny est l’incarnation d’un idéal féminin rarement égalé.

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