• encremalouine

Rien ne s'oppose à la nuit

Rien ne s'oppose à la nuit

Je ne fais pas partie des détracteurs du texte de Delphine de Vigan, qui le jugent mal écrit, ou trop intime, pis que cela, simplement commercial et naturellement plébiscité par François Busnel, dont on n'ignore pas les liens personnels avec l'auteur.

Ce roman, Rien ne s'oppose à la nuit, touche immédiatement par son exergue :

Je remercie celles et ceux qui liront ce livre

Original de s'adresser ainsi aux lecteurs, mais pas seulement. On lit immédiatement dans ces quelques mots une détresse, le désir secret de tisser un exutoire à cette longue confidence d'une fille qui cherche les traces de sa mère après son suicide, le besoin de toucher aux rivages de la lecture pour légitimer la démarche, la partager, la rendre nécessaire. Si vous m'entendez, peut-être alors m'entendrai-je moi-même...

Delphine de Vigan nous raconte la vie de Lucile, sa mère, et les mots de Soulages qui préludent au texte l'éclairent étrangement :

... du sombre émanait une clarté ... dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n'était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir.

Etonnant de la part d'un artiste qui peint le noir, que d'évoquer sa capacité à faire poindre la lumière.

Il en va ainsi de la vie de Lucile, et de cette étrange lumière surgissent les alea d'une vie plutôt brisée, étrange lumière que s'attache à capter l'auteur pour - il semble qu'elle le croie, qu'elle le veuille - dire la vérité de sa mère. Car au-delà des reproches, au-delà de l'abandon subi par Delphine et sa soeur Manon, au-delà des bizarreries de Lucile, il y a ces brisures lumineuses qui diffusent une aura essentielle autour du personnage de la mère, éclipsant l'autre mère, celle qui créa la fratrie à laquelle appartenait Lucile, Liane et son ventre surfécond, Liane au corps résistant à la vieillesse, Liane la grand-mère qui savait raconter les histoires. Liane et Lucile, deux figures contradictoires de la maternité, l'une paradoxalement excentrique et résignée, l'autre rêvant d'être invisible et pourtant farouche de vie. Liane qui plie sous les assauts de l'existence, même si elle gratifie la famille d'un grand écart spectaculaire à plus de quatre-vingts ans, Lucile qui renaît constamment de ses cendres, comme le phénix antique.

La famille de Lucile est sapée par une fatalité invisible qui la fissure sournoisement, laissant affleurer un excès de vitalité, d'exubérance, de bruit, de désastre incarnés par Liane et Georges, ce père dont l'écriture révèle peu à peu les zones d'ombre terrifiantes, et sans doute fatales à la seconde de ses filles.

La mort d'Antonin est-elle le drame inaugural, ou simplement le signe annonciateur d'un déréglement familial qui s'amplifierait avec le temps ? La mort faisait une entrée remarquable dans cette famille construite sur des principes mortifères, et elle devait marquer à jamais Lucile de son empreinte. Elle est la troisième de cette famille de neuf enfants, neuf comme les mois qui construisent la maternité, neuf comme l'envers du chiffre du diable puisque trois mourront successivement.

Delphine a besoin d'écrire " ça ", ne peut rien écrire d'autre que ça, rien faire d'autre qu'offrir à sa mère un cercueil de papier, comprendre l'origine de sa souffrance pour qu'elle ne pèse plus comme un fardeau sur sa propre destinée de fille, de femme, de mère. Etrangement, le lecteur opère malgré lui quelquefois la surimposition de Delphine et de Lucile, comme si la quête de la première avait créé une sorte d'osmose avec la seconde. Et c'est là sans doute qu'en plein coeur d'un jugement impitoyable de la fille, passe l'amour absolu pour cette mère qu'elle vient de découvrir, ce matin de janvier, bleue, d'un bleu pâle mêlé de cendres, cette mère dont le téléphone silencieux l'exaspérait les jours précédant la macabre découverte.

Dans cette fuite en avant de bobos avant la lettre où Liane et Georges font vivre leurs enfants, le personnage du père est trouble, grande gueule, intolérant, contradictoire, collabo pendant la guerre, passé sur lequel la famille referme ses eaux noires, il fait huit enfants à sa femme, en adpopte un autre et devient, à la naissance de Tom, mongolien, un père exclusif. Lucile rêve d'évasion, rejette l'appartenance à cette famille dynamitée de l'intérieur par une violence larvée, celle d'un père tout puissant qui n'accepte pas de desserrer l'étreinte sauvage qu'il exerce sur les siens. A dix-huit ans, Lucile épouse Gabriel, l'ange de lumière, et quelques mois plus tard naît Delphine. Debout au bord du gouffre, cette femme murée dans son mystère commence sa longue chute en enfer, Gabriel, Tibère, les coquillettes avec ou sans sauce tomate, la vieille 403 peinte en vert, les rôtis sous cellophane volés à Coop, les morpions et la Marie-Rose, puis Nebo et l'absence, le chagrin. C'est le temps de la peur qui n'en finira plus. Le temps de l'impuissance où l'aigle noir plane sur Lucile, ensevelissant de ténèbres deux enfants perdues agrippées au naufrage de leur mère, épave surnageant au milieu des récifs avec sa charge d'âmes. Pas étonnant que la chanson accompagnant les jours soit Porque te vas quand la mère referme sur elle chaque soir la porte de la chambre pour fumer seule, à l'abri de tout. Delphine s'interroge sur les mystères qui arrachent lentement Lucile au monde des vivants. La réponse serait-elle dans ces mots qu'enfin elle couche sur le papier ? Recherche esthétique est ce rempart qu'elle s'efforce de dresser contre ses démons : Ferai-je expier mon père ? Je vais pisser, mon père me guettait, il me donne un somnifère et m'entraîne dans son lit. Il m'a violée pendant mon sommeil, j'avais seize ans. Les mots sont dits, ils devraient drainer un cortège d'explosions libératrices, la catharsis est là, toute proche ... mais rien ne se passe. Fantasme de Lucile sur un père merveilleux, au-dessus de tout soupçon, il y va de la stabilité familiale. Et pourtant c'est vrai ! Le père merveilleux est un violeur, le pire des salauds. Lucile, Justine, Camille, Manon, les témoignages sont sans appel sur les dérives criminelles du père, comme le rappelle ce tatouage bouleversant sur le poignet de sa fille : 10h10, l'heure du crime, et le surgissement de la folie maternelle qui fit de Lucile une toute petite chose friable, recollée, rafistolée, irréparable en vérité. Comme Delphine, qui cessera de s'alimenter après le séjour de sa mère à Sainte-Anne pour sentir la mort dans son corps. Lorsque la vérité que l'on cherche n'est pas accessible dans l'écriture, on tente de l'atteindre par le langage du corps, sorte de mimétisme avec l'être qu'on veut toucher, dont on veut rationaliser les blessures pour reconstruire, de façon posthume, les liens saccagés avec cet autre, cette inconnue qui était la Mère. Au fond, lors de sa période anorexique, Delphine réinstalle Lucile dans le rôle abandonné de la mère qui s'inquiète pour son enfant, elle inverse les rôles pour retrouver le cours naturel des choses, cette protection maternelle dont elle manque, mais dont Lucile avait elle-même trop manqué pour aujourd'hui la lui donner.

Rien ne s'oppose à la nuit est une quête inaboutie, une errance autour de la mère, nourrie de ces remords, ces regrets qui nous empoignent quand c'est trop tard, que l'autre n'est plus. Mais c'est une errance nécessaire, et l'objet de l'écriture est là. Delphine de Vigan a perçu au moment-même d'écrire l'histoire de sa mère qu'elle n'y parviendrait pas, mais que l'essentiel était dans ce retour aux sources qui utilisait toutes les voix afin de trouver la sienne. Dans ce texte en effet, on comprend le poids meurtrier de la parole comme du silence dans une famille présentée comme un modèle pour l'ORTF en 1969, au grand dam des enfants à qui l'on impose de montrer cette image positive. Justine résiste, comme Lucile, comme tous ceux qui sont morts, poussant à son paroxysme le mal de vivre. Comment trouver les mots justes pour se dire entre un père prédateur et une mère excentrique ? Comment exister entre les extrêmes et survivre à leur déferlement ? Comment casser cette chape de silence pour libérer enfin ce que l'on est ?Comment ? Delphine ne percera pas le mystère de sa mère, et comme il n'est pas possible de remonter le temps, elle devra s'accommoder de cette quête fragmentaire et désespérée de l'amour. Car tout est dans cette quête où elle redevient la fille pour remettre au monde la mère, lui redonner place, lui redonner sens. Tout est dans ce pass Navigo dont elle use après sa mort pour perpétuer ses errances parisiennes. L'écriture est là, avec ses heurts, ses refus, ses élans, tout ce que ces deux femmes, figées dans leur éternel face à face, n'ont pas su se dire. Rien ne s'oppose à la nuit, sauf peut-être ce cri qu'elle pousse en découvrant le cadavre de sa mère, oreille collée à l'écouteur, ce cri que l'on entend résonner en nous avec la force qui s'attache aux mots d'amour.

0 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout