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Plutarque et la petite vache qui ne voulait pas mourir

Tout commence le 2 juin, où Marguerite, petite Charolaise, se fait la malle depuis l'abattoir de Saint-Romain de Popey, où avait sonné sa condamnation à mort.

Quittons quelques instants notre époque pour revenir à l'Antiquité, où nous croiserons forcément le chemin de Plutarque, philosophe grec et penseur incontournable. Cet érudit remarquable s'est beaucoup intéressé à la vertu, et il fut tout naturellement admiré par Montaigne et Rousseau, autres défenseurs de la vertu. Passeur d'idées jusqu'à l'époque contemporaine, grand voyageur et moraliste, cet homme d'une modestie rare écrivit, entre autres, quatre traités sur les animaux qu'il serait bon de faire entendre aujourd'hui, où il fallut remuer ciel et terre pour que l'on reconnût l'animal comme être sensible.

Dans Manger la chair et Les animaux usent de la raison, Plutarque s'interroge sur les causes qui poussent l'être humain à tuer, puis manger les animaux.

Comment l'homme peut-il jouir de manger de la chair ?

Selon lui, les premiers humains à consommer de la viande l'ont fait par nécessité, mais qu'en est-il aujourd'hui ?

Nous, civilisés, nous qui vivons sur une terre cultivée, riche, abondante, nous n'avons aucune raison de tuer pour manger.

Manger de la chair animale est contre nature, ce qui laisse à penser que les humains ignorent totalement ce qui est dans leur nature et ce qui ne l'est pas.

Nous n'avons ni ongles ni dents aiguës, ni l'estomac fort, ni les viscères assez chauds pour digérer et assimiler une nourriture aussi pesante que la chair des animaux. Au contraire, la nature en nous donnant des dents unies, une bouche étroite, une langue molle et des viscères trop faibles pour la digestion, interdit la consommation de viande. Si tu te veux obstiner à soutenir que nature a fait l'homme pour manger telle viande, tout premier tue-la donc toi-même ... sans user de couperet ... tue-moi un boeuf à force de le mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier, déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et le mange encore tout vif, ainsi comme ces bêtes-là font. Personne ne mange la chair, même morte, telle quelle. Il faut à l'homme transformer la chair par le feu, la faire bouillir ou rôtir, la dénaturer enfin par des assaisonnements et des drogues qui ôtent l'odeur du meurtre, afin que le goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point une si étrange nourriture. L'art culinaire, qui transforme la chair de la bête en mets succulent, n'est que l'embaumement des cadavres. L'homme décadent, c'est bien connu, serait celui qui ne peut vivre non seulement qu'à jouir sans besoin, mais encore et surtout à jouir de ce dont il n'a pas besoin, donc à jouir contre nature. Et Plutarque ajoute : Mais rien ne nous émeut, ni la belle couleur, ni la douceur de la voix accordée, ni la subtilité de l'esprit, ni la netteté de vivre, ni la vivacité de sens et entendement des malheureux animaux, ainsi pour un peu de chair nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière, et le cours de la vie qui leur était préfixé par la nature. La raison du plus fort est décidément toujours la meilleure, et ce goût du meurtre nous empêchera à jamais de vivre ensemble sur la terre.

Plutarque prônait en effet le végétarisme. A ses yeux, ce n'est pas le végétarien qui doit justifier son alimentation, mais le carnivore. Le végétarien sait pourquoi il l'est, car il attache son alimentation à des convictions profondes. Le carnivore ne se pose aucune question, il mange de la viande comme d'autres l'ont fait avant lui, sans aucune forme de réflexion, seulement par tradition, il n'en demeure pas moins que cette tradition est devenue massacre. Il mange des aliments souillés par le meurtre, passant sous silence qu'on écorche, qu'on dépèce, qu'on démembre, il déguste le sang et le suc sortis des plaies béantes d'un autre, qui rêvait de soleil et de lumière comme lui. Manger ce qui a une âme est un scandale, dit Plutarque, qui déplore la pêche et la chasse, activités ludiques accréditant la sauvagerie des humains. Quand on eut fini de manger les animaux sauvages, on en vint insensiblement à manger le boeuf qui nous aidait dans les travaux des champs, la brebis dont la toison nous protégeait, le coq qui gardait nos maisons. De là on en est venu à égorger les hommes, à les décapiter, à les torturer. Car être insensible à la souffrance animale nous rend insensibles à la souffrance humaine. Comme le disait Gandhi

On reconnaît la grandeur d'une nation à la façon dont elle traite ses animaux.

Le philosophe Blone, rappelle Plutarque, disait que si les enfants s'amusent à jeter des pierres aux grenouilles, celles-ci ne s'amusent pas à mourir. Pour être plus humains que hommes, il faut savoir aller au-delà des bornes de notre espèce, afin de ressentir la réalité d'une parenté, et de pratiquer douceur et justice envers ceux qui comme nous ont une âme, et peut-être même, comme le pense Plutarque, disposent de raison. Etre bon avec les bêtes, c'est assurément faire l'apprentissage de la vertu.

Voilà ce que disait il y a bien longtemps notre ami Plutarque, l'ami des bêtes sûrement. Voilà ce que nous avons oublié depuis tout ce temps. Voilà pourquoi nous nous hâtons étourdiment vers la

mort certaine de l'humanité.

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