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Nous l'avons tant aimé ...

Le grand, l'immense Ettore Scola est mort ...


On est sonné, on n'y croit pas ! Quoi ? Nous nous sommes tant aimés pourtant !


Ettore Scola, c'est 40 films en 40 ans, et un style audacieux et singulier à travers lequel le cinéaste livre une caricature féroce de la société contemporaine, jusqu'à ce 19 janvier où son coeur lâche. Le coeur, personnage central de l'oeuvre du maître.


Pour parler de cette oeuvre, attachons-nous à ce film remarquable écrit en 1974, C'eravamo tanto amati, qui a obtenu le Prix d'or au Festival international de Moscou en 1975, et le César du Meilleur film étranger en 1977.


Un schéma narratif à la Scola, où le début inscrit d'emblée la fin, avec cette scène emblématique où Luciana, Antonio et Nicola regardent, médusés, leur ami Gianni qu'ils croyaient pauvre comme eux, dévêtir son peignoir de bain avant de s'élancer du haut du plongeoir dans l'eau soyeuse de sa piscine de riche. Derrière les grilles de la propriété, ils n'en croient pas leurs yeux, cette femme et ces deux hommes revenus de tout, sauf de l'amitié chevillée au corps.


Mais que s'est-il passé pour en arriver là ?


1944. Nous sommes dans l'Italie fasciste.


Gianni, Nicola et Antonio se lient d'amitié alors qu'ils ont pris le maquis pour combattre les Allemands. Lorsque sonne l'heure de la libération, un monde nouveau s'offre à eux. Militants fervents, pleins de rêves et d'illusions, les voici prêts à faire la révolution. Gianni est un ambitieux, prêt à tout pour devenir avocat : il épouse Elide, la fille d'un grossier parvenu qui l'aidera à monter les marches du monde pourri dont il rêve, Nicola, qui rêvait de devenir critique de cinéma, abandonnera sa vie de petit prof de province, en même temps que sa femme et son enfant, pour agrandir ses rêves aux dimensions de Rome, la capitale et le miroir aux alouettes de toute cette génération paumée, Antonio, lui, restera Antonio le pur, toujours exalté, toujours brancardier.


Le film retrace l'histoire de leurs vies, qui s'entrecroisent perpétuellement autour de la femme, fil conducteur de leurs trois existences. Elle, elle rêvait d'être actrice ... Le régime fasciste a sombré, la République est née, mais ces quatre personnages traversent une Italie de crise, celle de l'après-guerre où les idées d'une gauche fraternelle et solidaire, incarnées par Antonio, ont bien du mal à se frayer un chemin. Les communistes sont écartés du pouvoir par les démocrates chrétiens, le vrai peuple de gauche, issu de la Résistance, est bafoué. Il reste debout, droit dans ses bottes au milieu de la tempête.


Les trois hommes aimeront tour à tour la belle Luciana, ce qui n'est pas le moindre intérêt de ce film. Elle rencontrera d'abord Antonio le brancardier, à l'hôpital où elle a été transportée après une tentative de suicide. Il est un peu brut de pomme, mais gentil comme un coeur, et elle l'aimera profondément. Elle aimera tour à tour Gianni, puis Nicola, qui l'héberge un soir dans sa chambre sous les toits, où il médite sa désillusion. Mais c'est Antonio qui restera définitivement dans son coeur, et on l'apprend dans une scène emblématique de la fin du film, devant une école où les parents attendent autour d'un feu de camp nocturne l'ouverture des portes afin d'inscrire leurs enfants. Les trois hommes s'étaient rencontrés un peu plus tôt, et Antonio leur avait promis une surprise dans la soirée. Elle est là, en effet, la surprise, en la personne de Luciana, qui a épousé Antonio, après toutes ces années d'errance et de désenchantement. Au moment où Gianni lui dit qu'il l'a cherchée et aimée toute sa vie, au moment où il lui fait cet aveu d'amour, Luciana tourne les yeux vers Antonio qui chante autour du feu, et elle répond ces mots terribles à Gianni :


Moi non. Moi, j'ai toujours aimé Antonio.


La désillusion est immense, mais on n'oublie plus le regard d'Antonio, qui pose soudain les yeux sur sa femme et lui sourit d'un regard éclairé par les anges. Le message de Scola est clair : c'est à celui qui sera fidèle à lui-même qu'il fera don de l'amour. Les deux autres ont trahi, l'un par narcissisme, l'autre par goût du pouvoir, Antonio les regarde sans rancune, la perle nichée au fond de son coeur.


Un des acteurs de ce film est le cinéma lui-même, qui donne à cette oeuvre sa profondeur et sa cohérence. Comme dans le Tourbillon de Jeanne Moreau où


on s'est connu, on s'est reconnu, on s'est perdu de vue, on s'est r'perdu de vue, on s'est retrouvé, on s'est réchauffé, puis on s'est séparé


Luciana et Antonio se reperdent de vue sur le tournage fidèlement reconstitué de la Dolce Vita, près de la fontaine de Trévi, tandis que l'enfant de Nicola, l'intellectuel cinéphile, pleure tout au long du débat qui oppose son père aux notables locaux, et l'on admire, en écho de ces pleurs, ceux de l'enfant du Voleur de bicyclette, qui se surimposent implicitement à la réalité. Les personnages de Scola sont des rêveurs, qui ne parviennent pas à accorder leurs rêves avec le monde, et le cinéma demeure incarnation de cet inaccessible, il est une usine à rêves, nécessairement hors d'atteinte. On retrouve ce décalage avec le réel dans la scène reconstituée de La Dolce Vita : Luciana et Antonio se retrouvent, il se querelle avec son amant d'un jour et il repart, soigné dans l'ambulance qu'il conduisait à l'aller. Luciana, héroïne de ce drame ordinaire, ne sera jamais que figurante dans La Dolce Vita, étrangère à ce monde dont elle rêve et qui lui restera fermé, hormis quelques banalités échangées avec Fellini.


Des scènes bouleversantes émaillent encore la mélancolie désabusée de ce film : celle du photomaton, qui filme la détresse plus que le visage, le remake du Cuirassé Potemkine, dans la Rome nocturne où les solitudes s'amarrent l'une à l'autre comme des navires en perdition, la scène du parking où le pauvre tend une pièce au riche qu'il croit réduit au petit boulot de gardien de parking, ce miracle de cinéma enfin, où un artiste dessine sur un trottoir les temps qui changent, tandis que le noir et blanc vire lentement au technicolor. Le monde est en couleur, mais les âmes restent grises, même si la dernière image du film nous montre les trois amis, à bord de leur voiture pourrie, qui rient et s'engueulent en laissant derrière eux le plongeon de Gianni s'achever enfin. Beau symbole parmi d'autres, que cette résolution géométrique de Scola, en ordonnées la chute de l'homme riche, en abscisses la course vers l'horizon des joyeux paumés.


Ils se sont tant aimés que peut-être le monde n'était pas assez grand pour contenir tant d'amour ...

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