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Nos amies les bêtes : vérité ou figure de style ?

Franz-Olivier Giesbert a récemment publié chez Fayard un texte terrible, mais salutaire, sur « nos amies les bêtes », encore que l’expression voisine avec l’antiphrase. Car dire « nos amies les bêtes » relève davantage de la figure de style que de la vérité.

Sur la jaquette, un être mi-animal mi-homme emprunté au conte « Le Chat Botté ». Est-ce pour dire que l’animal ne serait reconnu comme être sensible que par le monde encore innocent de l’enfance ? N’y-a-t-il que dans les petits cerveaux friands de belles histoires que l’animal serait roi ? Pas à pas, en usant d’une mécanique semblable, paradoxalement, à la machine de mort industrielle, Franz-Olivier Giesbert démonte l’horreur de cet Eternel Treblinka, selon Charles Patterson, où les bêtes viennent subir leur martyre quotidien. Il y a mille façons de torturer ces bêtes dont l’origine est commune avec l’espèce humaine, qui se targue pourtant d’une essence supérieure. Mille façons, depuis l’abandon de ces condamnés de la terre sur les aires d’autoroute, les jeux cruels dont ils sont trop souvent les victimes, le manque de soin quotidien, en passant par la privation de liberté des espèces sauvages confinées dans des cages, l’expérimentation enfin, sauvage et inutile. Mais Franz-Olivier Giesbert s’attache essentiellement au sort des bêtes dont le destin est d’être mangées par les grands prédateurs de la terre, les hommes, plus violents, plus cruels, plus hypocrites et plus lâches que toute la Création réunie.

Au commencement était le ver, un ver aquatique sans tête et à corps mou … nous descendons tous de ce ver acéphale.

L’incipit du texte nous fait remonter cinq cents millions d’années plus tôt, à notre ancêtre commun, un tube digestif qui rampait dans les océans, avec une bouche pour absorber les aliments et un anus pour éjecter les excréments. C’est tout. Mais le petit avorton a bien grandi, puisqu’il est devenula seule espèce animale à exterminer les siens. Au passage, l’avorton d’autrefois s’est dévergondé au point de devenir le tortionnaire des autres espèces, au point que l’auteur s’interroge sur le sale quart d’heure que l’humanité vivra au jour du Jugement Dernier, quand il lui faudra rendre des comptes sur ce qu’elle a fait … avec les animaux de bouche. Considérer l’animal comme de la matière, le désincarner au point de l’évoquer sous le nom de minerai , lui ôter son animalité malgré le sens étymologique du mot ( anima latin signifiant âme ) est le pire sacrilège qu’on puisse imposer à une créature vivante, créature à notre image, douée de la même vie, n’en déplaise à Descartes et autres penseurs du même acabit. L’auteur du Discours de la Méthode a largement contribué, en effet, à pervertir notre vision de l’animal, qu’il reléguait au bas de l’échelle des créatures, à l’instar des plantes et des pierres. Contrairement àMontaigne, qui embrassa en visionnaire la cause des bêtes, Descartes leur dénie toute intelligence et toute sensibilité. N’ayant conscience de rien, comment pourraient-elles souffrir ? N’a-t-il jamais vu un veau pleurer devant le couteau de son bourreau et lui lécher les mains pour implorer sa pitié ? Belle dérision de Derrida, qui pastiche le Je pense, donc je suis, en L’animal que donc je suis, puisque nous descendons tous du même ver acéphale.

Quel homme affamé préférerait jeuner plutôt que provoquer en mangeant un choc électrique chez un de ses congénères ? Le singe, lui, le fait : si nous descendons du singe, nous avons en tout cas laissé en chemin son savoir-être. Savez-vous que les crustacés, d’après la très sérieuse enquête de la Queen’s University de Belfast, sont capables de souffrance ? Y songez-vous parfois lorsqu’on ébouillante sous vos yeux éblouis le homard que vous allez déguster ? Y songez-vous quelquefois en contemplant leur agonie sur l’étal de votre poissonnier, en attendant qu’on vous apprête ces daurades au regard triste, échouées sur leur lit de glace et de fucus ? Non bien sûr, un poulet sous vide a-t-il jamais gambadé au milieu de la basse-cour ? Nous occultons la mort qui pourrait bien nous renvoyer à la nôtre, animaux que nous sommes ! Et c’est bien là que réside le scandale : nous n’avons pas d’yeux pour voir, pas de nez pour sentir, pas d’oreilles pour entendre le hurlement des bêtes qu’on conduit au supplice, à peine ou pas étourdies, tremblant de peur et implorant notre pitié. Nous n’avons pas de cerveau non plus pour affirmer avec les Sartre et autres « mythommes-ânes », comme les appelle Franz-Olivier Giesbert, que les bêtes ne sont que des bêtes, et qu’elles ne souffrent pas, vu qu’elles n’expriment pas leur détresse dans notre langage. Et nos amis pêcheurs, si sages, si calmes au bord de l’eau, croirait-on qu’ils laissent leur butin agoniser lentement à leurs côtés pendant des heures, quand ils ne les écôtent pas vivants ? C’est Charles Patterson qui trouva cette métaphore de choc rapportée par Giesbert, « l’éternel Treblinka des abattoirs ». D’aucuns seront choqués d’entendre cette comparaison entre la Shoah et l’abattage industriel, et pourtant, n’y-a-t-il vraiment rien de commun entre ces longues colonnes blêmes que les trains de la mort déversaient à Auschwitz, à moitié nues, frigorifiées, et la lente procession des condamnés à mort jetés hors des bétaillères et titubant, les yeux exorbités et la peur au ventre, vers les chambres de torture ?

Auschwitz commence quand un homme voit un abattoir et dit « Ce ne sont que des animaux ».

Circulez ! Y a rien à voir ! comme on dit aux curieux qui veulent assister au spectacle cruel de ces camps de concentration modernes où l’on engraisse, où l’on souille, où l’on met à mort notre prochain, nos frères. Quel homme aurait le courage de soutenir leur regard épouvanté ? Ne perdons pas de temps, ne perdons pas d’argent, vive le rendement sur fond d’horreur ! Suspendons, saignons, dépouillons et éviscérons les bêtes vivant encore, qui viennent de passer leurs dernières 24h dans l’antichambre de la mort, sans eau, sans nourriture, sans litière. Les bêtes ne souffrent pas, c’est bien connu, alors « Tais-toi et mange ! » comme dit Franz-Olivier Giesbert. Ou parlons d’autre chose, ma mie, tu vas me couper l’appétit.

Parlons d’autre chose ? Non ! Parlons de ces coqs qu’on jette l’un contre l’autre en Afghanistan, de ce taureau aveuglé et percé de toutes parts par les picadors, qui s’abat lourdement contre l’épée du torero, de ces chats et de ces chiens abandonnés et torturés, de ces volailles à qui on dénie le droit d’ouvrir leurs ailes, de ces rats dont on sacrifie l’existence aux cosmétiques de tout poil. Parlons de ces victimes de nos tortures, de notre lâcheté, de notre cruauté, de notre indifférence, oui, parlons-en. Parlons de nos amies les bêtes qui ont consolé nos enfants quand ils avaient peur du noir, qui ont réjoui leur esprit de leurs facéties, qui ont peuplé les contes de leurs jeunes années. Il semblerait qu’il faille n’avoir pas encore quitté le monde de l’innocence pour comprendre et aimer les animaux, et que peut-être seuls les enfants sont en phase avec à la fois l’homme et la nature, n’ayant pas encore appris à martyriser l’un, à dénaturer l’autre. Nous sommes bien loin de cet état de grâce, nous les prédateurs de l’espèce vivante, nous les maîtres du monde.

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