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Lydie est venue nous voir ...

Lydie Salvayre, Prix Goncourt 2014, mais surtout femme de coeur, femme d'intelligence, femme d'écriture. A peine nous avait-elle quittés qu'elle nous manquait déjà, comme cette passante de Baudelaire qui laisse après elle un souvenir indestructible. En lui faisant découvrir Saint-Malo, je songeais à Montse, José, Diego, Jaime, tous les personnages de Pas pleurer, qui rôdaient alentour tant elle les avait rendus vivants. Sa mère d'abord, qui parlait ce fragnol délicieux, sans l'ombrage d'un doute, sa mère qui ne retint de la douloureuse guerre civile que cet été 36 où tous les émois étaient possibles, cet été 36 où la vraie vie commençait sur les Ramblas de Lérima. Et puis José et Diego, construits en miroir, respectivement le frère et le beau-frère de Montse, l'un épris d'idéal, qui rêve de lendemains qui chantent, l'autre qui a rejoint le camp des communistes, qui veulent évincer du pouvoir les anarchistes, ces originaux, ces exaltés qui se sont mis en tête de croire à la félicité universelle. On aime ces personnages, tous aussi attachants, se forgeant un destin au fil de leurs histoires individuelles, qui fabriqueront bientôt la grande Histoire, celle qui aura le dernier mot.

J'entendais aussi la voix de Bernanos, témoin horrifié de la guerre civile, écrivain courageux qui dénoncera bientôt les exactions de son camp à la face de ceux qui s'aveuglent, ou pire, les légitiment. Contrairement à Claudel, qui adoubera les assassins, il vomira cette Europe catholique qui bénit la terreur et ferme sa gueule. A l'heure où les religions sont devenues des machines de mort, la modernité du texte de Lydie Salvayre frappera sans doute tous les esprits.

Tout le génie de l'oeuvre réside dans ce tissu protéiforme de voix, qui s'entremêlent pour dire le chaos de la guerre civile dont elles sont en quelque sorte la métaphore. Dans Pas pleurer, les temps et les lieux se confondent à travers la voix de Montse, qui raconte à sa fille Lidia l'été de ses seize ans, quand c'était le premier matin du monde, la vraie vie quoi ! où la liberté coulait dans vos veines aussi bien que le sang. La vie était un enchantement, Viva la Revolucion, viva la Anarquia, viva la Libertad ! Elle raconte cette éternelle jeunesse, cette éternelle adolescence qui semblent occulter les 70 ans qui la séparent de son présent. Toutes les voix se mêlent dans la voix de la mère qui les restitue vivantes, en usant d'une forme inédite avec des blancs, des retours à la ligne qui font surgir la voix d'un autre ou la font taire, des moments purement narratifs et d'autres argumentatifs, des phrases en espagnol qui viennent brouiller le texte, mais quel autre moyen de conférer au récit l'énergie extraordinaire du vécu ? Cette écriture singulière fait la part belle à la violence verbale, en même temps qu'à un humour corrosif qui met à distance, pour en faire la cible du langage, une des périodes les plus noires de l'histoire des hommes. Avec un talent fou, l'auteur nous fait entrer à vif dans la conscience de ses personnages, mais elle ne s'en tient pas là : en effet, en dénonçant les Nationalistes et les délateurs de tout poil qui autorisent toutes les exactions possibles, ne s'insurge-t-elle pas contre les dérives politiques de la société actuelle, où l'Autre a toujours tort, où l'on se replie frileusement sur soi, sans empathie pour la misère des uns, la souffrance des autres ? N'y-a-t-il pas guerre civile plus insidieuse encore que la guerre d'Espagne, celle qui règne dans nos coeurs ? Un des remarquables enseignements que nous pouvons tirer de ce texte est que la guerre n'est pas une toile de fond, elle n'est pas quelque chose qui nous tomberait dessus de l'extérieur, elle est l'histoire intime des hommes érigée en désastre collectif. C'est ce que démontre la scène où José meurt, par hasard, comme ça, d'une balle perdue, soulignant ainsi que la guerre est une catastrophe intime qui prend bientôt une amplitude tragique. La mort de José, on ne le sait pas, est peut-être au fond la résolution d'un drame intime entre deux hommes, qui envoie l'un à la mort, l'autre à la folie. De la même façon, c'est peut-être la raison pour Montse de garder espoir, de ne pas pleurer, car la solution est en nous, qui gardons une emprise sur l'Histoire. Tout le monde désespère, sauf elle, qui demande une anisette à sa fille, car ce ne serait pas du surnuméraire ! C'est peut-être aussi pourquoi elle fait l'impasse sur 70 années de sa vie, ne conservant que le souvenir du merveilleux été 36, le seul qui ait peut-être du sens, au-delà des vicissitudes de l'Histoire. Où se situe la vérité en effet ? Dans l'objectivité des faits, souvent illusoire, ou dans cette reconstruction par le souvenir ? Dans cette illusion romanesque qui nous livre l'essentiel ? Et au fond, le travail de tout écrivain n'est-il pas de restituer une vérité que le récit

brut des faits laisserait opaque, et de faire écho dans nos vies pour ouvrir des chemins vierges d'avenir ?

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