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Les rêveries d'un promeneur solitaire

Un livre de Charles Montecot vous fait signe comme un objet familier, un de ceux avec lesquels se crée une intimité immédiate. Est-ce la couleur de la Rance, est-ce celle de ses rêves, ou de ses rêves des bords de Rance qu'il capture au petit matin ou un soir de mélancolie, avec la marque que leur impriment les saisons ? Un je ne sais quel charme vous emporte au fil de l'eau dans cette magie perpétuelle de la lumière surgie on ne sait d'où ... Sans doute les Rêveries du promeneur solitaire en prélude y sont-elles pour quelque chose, car on retrouve chez Charles ce ravissement, cet enchantement qui séduisaient déjà l'auteur des Rêveries. Cet amour du ciel breton et des bords de Rance, l'auteur les restitue en photos toujours prises sous un angle singulier, voire insolite, qui se grave dans nos mémoires. Robert Surcouf ( page 10 ) se découpe devant un ciel improbable, dont l'objectif doit attendre longtemps le moutonnement crépusculaire, mais on admire aussi la savante orchestration de la nature où le feuillage et l'eau laissent passer la lumière comme les vitraux d'une cathédrale ( pages 23 et 78 ). Saisir avec le regard la pierre et l'eau, au point qu'on croirait voir une toile, remonter le temps où la photographie n'existait pas encore, donner à la photo le grain et le relief de la peinture ( pages 25 et 29 ) ne sont pas le moindre des arts, et il faut sans doute un certain regard pour voir ce que le passant ordinaire ne voit plus, même s'il reste sensible à la beauté du monde. S'il y a un pont, nous l'empruntons car il s'ouvre devant nous, mêlé d'automne et d'été finissant ( page 27 ), la nature est toujours multiple, sensuelle, inattendue : les arbres morts recouverts de mousse semblent vivre d'une autre vie, inconnue, animale, qui garde son immémorial secret ( page 39 ) et l'on poursuit sa balade dans des lieux qui nous ravissent l'âme. On rencontre parfois une présence, celle d'un pêcheur que nous dépassons sur la pointe des pieds ( page 43 ) pour ne point troubler le calme de l'instant ; un peu plus loin ( pages 45 et 95 ) le ciel se mire dans l'eau au point qu'on se demande si l'on n'a pas quitté ces rivages familiers pour entreprendre un autre voyage qui nous arrache à la terre. Le pêcheur lui aussi s'est évanoui, laissant quelques traces de présence au bord de l'eau ... On croit avoir rêvé, et pourtant le paysage demeure, attestant que le Beau existe et qu'il nous survivra ( page 49 ). On s'éloigne au pas des chevaux ( page 55 ) dans les couleurs fauves de l'automne qui vient, et pose sur chaque chose ce spleen qui nous saisit à l'approche des frimas, mais pour quelques moments encore, le flamboiement sublime de la nature chante son requiem de gloire. Charles aime aussi la brume, métaphore de toutes les mélancolies, au-dessus de laquelle flotte quelquefois l'image d'un château où les fées ont peut-être élu domicile, comme dans les rêves de Louis II de Bavière ( page 94 ), il aime les arbres, non point parce qu'on les trouve dans la nature, mais parce qu'ils sont ces racines qui nous agrippent à ce monde qui voudrait tout le temps fuir et qu'on veut retenir, parce qu'on n'a rien d'autre pour savoir qu'on est vivant. Devant le moulin de la Minotais, à Plouër sur Rance, il y a un banc, avec personne : l'auteur capture aussi la solitude, la sienne sans doute, mais étrangement, c'est cette même solitude qui invite le passant à contempler les bateaux sagement amarrés, et à revenir à soi pour qu'ils bercent ses désirs d'ailleurs ( page 131 ). Quittons-nous à Solidor, où la réplique de la croix de Jacques Cartier tisse des liens avec ce Nouveau Monde qu'il découvrit pour le service du Roi, et arrêtons-nous quelques instants encore à l'écart de tous, dans un petit paradis quasiment méditerranéen par sa flore, d'où l'on a le plus merveilleux point de vue sur Cézembre et la cité corsaire ( pages 173 et 175 )


On apprend beaucoup dans ce livre de Charles Montecot sur les paysages de la Rance. Très documenté, il est une mine pour ceux qui veulent connaître le passé et le présent du pays breton, et ce n'est pas le moindre de ses mérites. Rêve et Rance est un ouvrage dont le titre à lui seul, par les multiples associations qu'il autorise, traduit la richesse singulière du propos. Mais davantage encore, il est la vision intime d'un homme qui, au fil de ses errances, saisit au coeur des paysages le sens de sa présence au monde, puise à leur beauté pour nourrir son être profond et attester en images et en mots cet amour qui le lie à ces lieux familiers. Rêve et Rance nous dit davantage encore qu'il n'est donné qu'aux rêveurs de voir la beauté du monde.

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