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Les nouveaux monstres

Il y a trente ans, Sydney Pollack réalisait son sublime Out of Africa, biographie romancée de Karen Blixen, écrivain danois, femme dont nous retenons d'abord qu'elle a vécu intensément. Elle a vécu intensément l'Afrique, au temps où elle n'était pas une terre de violence et d'infamie.

L'Afrique de Karen Blixen, c'est celle d'avant guerre. Elle débarque à Monbasa le 14 janvier 1914, et s'occupe de la plantation de café de sa ferme africaine. Celle-ci périclitera bientôt, en raison de la gestion calamiteuse du baron Bror, et Karen devra quitter définitivement l'Afrique en 1931. Avant, elle connut une passion qui s'incarna sous les traits d'un pilote de l'armée de l'air britannique, Denys Finch Hatton, dont Sydney Pollack immortalisera la fulgurance et la beauté à travers les fabuleux paysages de l'Afrique et la musique de Mozart. Avant de partir, Karen écrira

Même si elle a été un peu plus tendre envers certains autres, je suis malgré tout persuadée que j'ai été l'un des favourite children de l'Afrique. Un vaste univers de poésie s'est ouvert à moi et m'a laissée pénétrer en lui, ici, et je lui ai donné mon cœur. J'ai plongé mon regard dans celui des lions et j'ai dormi sous la Croix du Sud, j'ai vu les grandes plaines être la proie des flammes et alors qu'y poussait une herbe verte et tendre après la pluie, j'ai été l'amie de Somali, de Kikuyu et de Maasaï, et j'ai survolé les Ngong Hills, j'ai cueilli la plus belle rose de la vie - je crois que ma maison a été une sorte de refuge pour les passants et pour les malades et qu'elle a été pour tous les Noirs le centre d'un friendly spirit.

Enfant chérie de l'Afrique, qui s'immerge dans la poésie de ce continent, à qui elle donne son coeur pour toujours. Une terre berceau de l'humanité, où l'herbe verte et tendre repoussait après la pluie, dans ces collines du Ngong, que Karen survola avec Denys, un premier matin du monde. Qui a oublié les dernières images de ce film, où après le crash de Denys, un lion et une lionne viennent boire sur le tertre où il est enterré, éternisant cet amour mêlé de l'argile, des parfums et des couleurs de l'Afrique ?

Un siècle après la venue de Karen Blixen en terre d'Afrique, ce continent est à feu et à sang. L'Afrique est la tragédie du monde contemporain, une tragédie muette qui ne secoue pas le lourd sommeil de nos consciences. On ne dénombre plus les drames qui s'abattent sur elle, et qui sombrent aussitôt dans l'oubli, tant qu'ils n'éclaboussent pas le seuil de nos maisons. L'Apartheid en Afrique du Sud ne nous a émus qu'un temps, quand le pays aujourd'hui est ravagé par la maladie, l'insécurité, la délinquance. En 1994, se déroulait une guerre fratricide au Rwanda entre les Hutus et les Tootsies, dont nous nous lavons les mains aujourd'hui encore. Après les drames de la colonisation, dont la blessure reste ouverte depuis 6 décennies et allume nos banlieues, voici les nouvelles formes de la barbarie : l'intégrisme islamiste qui gangrène lentement le continent sous nos yeux impuissants, les exactions féroces de Boko Haram, qui séquestre, viole et tue des innocents chaque jour, femmes et enfants en particulier, les gouvernements en place qui laissent faire, l'Occident qui s'indigne sans bouger le petit doigt.

Maisl'Afrique n'a pas encore touché le fond de l'abîme : les peuplades affolées par la guerre et son cortège de ténèbres fuient leur pays, enfants sous le bras, pour trouver refuge sur d'illusoires terres promises. C'est la tragédie des migrants qui s'entassent dans des embarcations qui prennent l'eau, après s'être délestés de leur maigre pécule entre les mains de passeurs sans foi ni loi, usuriers des temps modernes, pour sombrer au large des côtes européennes. Nouvel exode, nouvelle misère : après les camps de la mort, les cercueils flottants, Arche mortifère qui ne verra jamais la fin du Déluge, parce que celui-là n'est pas une punition de Dieu, mais le châtiment des hommes. La liste du malheur est longue, le désenchantement infini.

L'homme cependant n'a pas dit son dernier mot. A l'heure où un danger d'extinction frappe notre planète, à l'heure où la faune et la flore sont nécessaires plus que jamais à la survie de l'humanité, surgissent les derniers fossoyeurs de l'Afrique, qui pour couronner leurs infâmes safaris, viennent tuer les espèces protégées et s'enorgueillir de l'avoir fait, en posant sur une girafe morte ou un lion massacré. Non contents de participer joyeusement à l'abattage industriel des animaux sans aucun respect pour l'espèce vivante, ces prédateurs infâmes s'en prennent, par goût du lucre, à la création divine. Le Paris-Dakar ne suffisait pas, saccageant les terres, transperçant les villages, tuant des mômes qui avaient l'outrecuidance de s'aventurer là, il fallait que la faune payât également son tribut aux hommes dépravés en mal d'exotisme. Tuer pour l'ivoire, tuer pour la peau, tuer pour la chair, tuer pour rien ! sinon exhiber les trophées de leurs crimes.

Le monde va comme il va, et il va mal. Je suis allée en Afrique, avant le génocide du Rwanda, le pays aux mille collines. J'y ai rencontré des gens, des frères, qui ne m'ont pas demandé mon nom, ma race, ma couleur de peau, ma religion, mes traditions, et qui m'ont accueillie avec le peu qu'ils avaient dans leur coeur énorme. C'est à ces amis, souvent disparus, que je songe ce soir, où la mélopée de l'Afrique se fracasse contre mes tempes, avec le bruit de ces bateaux qui font naufrage , le cri de ces fillettes qu'on viole, la chute pesante des lions qu'on abat. Et j'ai honte d'appartenir à l'espèce humaine.

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