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Le mur magique de Sorj Chalandon

Quand on ouvre le livre de Sorj Chalandon, on ne peut pas savoir qu’on n’en sortira pas vivant. Ou plutôt qu’aura sonné le glas de la vie qu’on menait avant. Qu’on sera au fond de cette impasse, anonyme parmi les autres corps, égorgés, éventrés, violés, noble pourriture. On ne peut pas savoir qu’on y laissera sa peau, comme Imane, comme Sam, comme Nakad, comme Joseph, comme Marwan, comme Georges. On ne peut pas savoir qu’on rejoindra la cohorte de ceux qui sont toujours morts pour rien.


Quelle idée ! Monter Antigone au Liban, faire la trêve une heure ou deux, sur cette terre qui appartient à tous, et que chacun croit à soi. Antigone, c’est Imane la palestinienne, et Créon, c’est Charbel, le chrétien maronite. Hémon est un druze, et les gardes sont des chiites, au beau milieu des décombres encore fumants d’un cinéma abandonné sur la ligne de démarcation, guettée par les snippers. Curieusement, les restes d’un temple grec ont survécu au dernier spectacle : signe que les dieux seront bienveillants ?


C’était compter sans la guerre, qui vient valser avec ceux qui la défient sur le devant de la scène.


Des avions déchirent le ciel et se délestent de leurs bombes. La troupe se disperse aux quatre coins du champ de bataille. Antigone fuit vers Chatila, Georges se réfugie chez les druzes, dans la montagne. Il a perdu ses yeux, mais comme dit le médecin, On a toujours deux yeux de trop ! Quand il va mieux, il part retrouver Antigone à Chatila. Miracle ! Il la retrouve ! En travers de son lit, la tête pendant d’un côté, égorgée, les jambes de l’autre, couvertes de sang et d’excréments, la bouche bâillonnée, et dans le poing fermé une poignée de cheveux appartenant à ses bourreaux. Alors Georges verse cette terre de Jaffa, cadeau de Sam, sur son corps en exil.


La paix n’est qu’un leurre, et les manifestations étudiantes pour la Palestine, un leurre aussi. Antigone est morte, et la guerre du Liban aura bien lieu. Mais Georges ne la contemplera plus de loin, comme les intouchables dieux antiques, pleurant du haut de l’Olympe sur le malheur des hommes. Il retourne à Beyrouth où la guerre a faim de lui, et il paye son tribut de chair et de sang. Comme Antigone, il meurt sans savoir pour qui, sans savoir pourquoi.


Pour la première fois, la fille d’Oedipe aura franchi le Quatrième Mur, et donné de la voix à ceux que la vraie vie met face à face. Tous ces yeux crevés rappellent qu’un jour, volontairement, Œdipe a crevé les siens. Georges verse sur le corps d’Imane, puis sur celui d’un vieux palestinien, cette terre que Créon refuse à Polynice. Quant au prénom de Georges, ne tient-il pas ses origines de cette terre grecque, gaia, créant ainsi un lien entre le pays de Sam Akounis, le juif grec dont il garde la kippa, et la Palestine, où la maison des ancêtres attend le retour des exilés ?


Sous la plume de Sorj, Antigone a vaincu ceux qui voulaient l’enterrer vive. Les cadavres qui peuplent Chatila sont autant d’Antigone arrachées aux ténèbres, autant de Polynice pourrissant au soleil. La tragédie est là, et la petite maigre franchit le quatrième mur pour nous la désigner, à nous autres impuissants. Personne ne fera taire cette voix, que Sorj a magistralement réveillée.

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