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Le Guépard

Je rentre de Sicile et songe à ce voyage ...


Pourquoi l'ai-je fait ? Le charme de la Sicile africaine, sans doute, Palerme, Monreale, Erice, Ségeste, Marsala, Trapani, Agrigente ... Mais au fond de moi persiste la musique d'une valse dans la salle de bal du palazzo Gangi, et l'image d'un couple, Angelica et le Prince de Salina, valsant au bord du monde, sur cette ligne brisée du temps qui passe ... Ce que je suis venue chercher à Palerme, c'est cela, l'éternité de ce qui fut.


Se retrouver déambulant dans les salles d'apparat désertes du palazzo Gangi, portés par la voix de celle qui l'arrache à la décadence, c'est un moment d'émotion qui vous laisse pantelant, dans une nostalgie douloureuse. Dans la salle de bal, vos lèvres goûtent à peine les dolci siciliennes, et vous prenez sans le voir ce verre de lait d'amande que vous présente le majordome sur un plateau d'argent. Vous êtes ailleurs, dans ce palais où vint Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ami de la princesse des lieux, qui visiblement lui servirent de modèle pour le Guépard.


Cette oeuvre magistrale de Lampedusa, qui fut boudée à sa sortie en 1956 avant de connaître la gloire posthume d'une oeuvre mythique, nous raconte la vie de don Fabrizio Salina, un prince sicilien dans la tourmente révolutionnaire du Risorgimento, entre un ordre ancien incarné par François II, roi des deux Siciles, et un ordre nouveau porté par Garibaldi, qui veut unifier l'Italie sous la houlette du roi de Piémont Sardaigne, Victor Emmanuel II. L'expédition des Mille, les fameuses Chemises Rouges de Garibaldi, débarque à Marsala le 11 mai 1860. Un soldat tué est retrouvé dans les jardins du Prince de Salina à San Lorenzo : entre deux récitations du chapelet, la révolution s'invite chez les aristocrates, tenants du monde ancien, et le Prince envoie toute sa famille à la campagne, dans son domaine de Donnafugata, petite localité où règnent les Sédara, nouveaux riches sensibles aux sirènes du nouveau monde. Le jeune neveu et pupille du Prince, Tancrède de Falconeri, d'abord engagé aux côtés de Garibaldi, reniera bientôt ses anciennes amours pour rallier la nouvelle armée du roi Victor Emmanuel II, insensible aux exécutions sommaires de l'aube touchant ses anciens amis garibaldiens. Les temps changent, les hommes aussi. Il épousera la fille du maire de Donnafugata, don Calogero Sédara, une beauté sensuelle et ambitieuse, compagne idéale d'une ascension vers les hautes sphères de la politique. Pendant ce temps, le Prince Salina, lucide et résigné, acquiesce à ces temps nouveaux et reprend son dialogue ininterrompu avec les étoiles, son refuge loin des tribulations humaines.


Le Guépard est une oeuvre dense, d'une beauté crépusculaire : Luchino Visconti lui offrira de sublimes images, auxquelles la Palme d'Or sera décernée à Cannes en 1963. Le prince de Salina, magistralement interprété par Burt Lancaster, est le personnage central du texte : tout converge autour de lui, depuis le moment où il dirige la prière en son palais de Palerme, jusqu'à cette double fin, celle de Lampedusa où le Prince, n'ayant pas la force d'atteindre sa villa de San Lorenzo, s'arrête à l'hôtel Trinacria où il mourra, celle de Visconti, où il s'agenouille sous les étoiles en quittant le bal des Ponteleone, puis se perd dans les sombres ruelles de la ville.


Bien qu'il soit versé en astronomie et mathématiques, ce qui pourrait lui donner l'illusion de dominer le monde, le Prince est un intellectuel clairvoyant, qui voit s'effondrer le monde auquel il appartient, mais ne fait rien pour empêcher la chute. Il sait en effet qu'elle est inexorable, c'est pourquoi il votera oui au référendum pour l'unité de l'Italie sous l'égide du futur roi Victor Emmanuel II. Il offrira même son neveu Tancrède à la belle Angelica Sédara, étoile montante d'un nouvel ordre social, nécessaire à l'ascension du jeune ambitieux. C'est une vision de l'Histoire désespérément juste, qui conduit le descendant des Falconeri à s'allier avec une bourgeoisie enrichie rêvant de lendemains libéraux. Le personnage emblématique de cette classe moyenne pragmatique à qui l'argent n'a apporté ni l'éducation, ni la culture, ni les titres de noblesse, est le maire de Donnafugata, don Calogero, le seul à pouvoir redorer le blason d'une aristocratie ruinée qu'il rêve d'acheter. Le plus beau moment de l'oeuvre est sans doute la visite de Chevalley, émissaire de la préfecture chargé d'une mission auprès du Prince, nommer cet illustre sicilien sénateur du nouveau royaume. Devant le refus du Prince de collaborer avec cet ordre nouveau, Chevalley reprend la route, persuadé que la nouvelle administration changerait tout, dans cette Sicile orgueilleuse et misérable où les hommes sont des dieux. Dans la clarté livide de l'aube, Donnafugata se réveille parmi les immondices qui s'accumulent contre ses murs lépreux, les enfants malades, les veuves, et dans la calèche qui le ramène au Piémont, Chevalley n'entend pas les dernières paroles du Prince, signe que ces deux mondes resteront éternellement étrangers l'un à l'autre.


Tout cela ne devrait pas pouvoir durer ; cependant cela durera, toujours ; le toujours humain, bien entendu, un siècle, deux siècles ...; et après ce sera différent, mais pire. Nous fûmes les Guépards, les Lions ; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes ; et tous ensemble, Guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous prendre pour le sel de la terre.


D'ailleurs, c'est Tancrède lui-même, qui a pourtant du sang noble dans les veines, qui admoneste le Prince


Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change. Est-ce clair ?


Il s'engage dans les Chemises Rouges de Garibaldi qui bousculent le petit François, roi des deux Siciles, parce que c'est un calculateur assez ignoble au fond, qui ne s'allie à Garibaldi que pour mieux trahir la République que ce dernier appelle de ses voeux, et rejoindre, fier de son nouvel uniforme, l'armée régulière du nouveau Roi d'Italie, applaudissant à l'exécution de ses anciens amis au petit matin. L'avenir est aux hyènes, aux Sédara qui ont l'argent, aux Tancrède qui ont l'ambition, à tous ces brigands qui font feu de tout bois, et les Guépards, fauves insoumis qu'on ne soumettra pas, ne sont plus porteurs d'avenir. Il faut se résigner à ce que tout change pour que tout reste pareil, triste aveu de l'Histoire des hommes. Dans la calèche qui les reconduit à la villa après le bal, Tancrède salue l'exécution de ses anciens amis au nom de l'ordre nouveau, tandis qu'Angelica se love au creux de son épaule, heureuse, assouvie, à l'image des lendemains qui chantent.


Le Prince de Salina , dans sa beauté crépusculaire, nous émeut profondément, parce qu'il est la figure universelle de la condition humaine, dont la finitude est l'expression la plus tragique. Il promène, chez Lampedusa comme chez Visconti, sa superbe aristocratique dans un monde qui se désagrège, mais l'on perçoit à chaque instant ce noble désespoir qui colore chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Il est le timonier d'un navire qu'il saborde pour mieux maîtriser son naufrage, et il est très troublant de le voir anticiper l'irrémédiable. Planté au sommet de sa famille, il assigne à chacun son rôle dans le désastre. Il aime Maria Stella d'un amour nécessaire, offrant une maîtresse à son corps puissant qu'elle ne sait combler, il aime sa fille Conchetta, amoureuse de Tancrède mais incapable de l'accompagner sur le chemin des honneurs, et la sacrifie à la pulpeuse Angelica, en osmose avec ce monde de paraître jouisseur, il ramène le Père Pirrone aux réalités d'un monde qui change, refuse les honneurs proposés par Chevalley, et déambule dans ce bal des fantômes au palais Ponteleone comme une ombre, s'arrêtant devant La mort du Père, tableau de Greuze, dans un terrible face-à-face avec lui-même, et achevant, dans une valse sublime avec Angelica, ce tango funèbre avec la Mort, point d'orgue de la fête, avant de retrouver les ténèbres et de poursuivre son dialogue avec les éternelles étoiles.


Luchino Visconti achève son film sur l'image du Prince dans les ruelles de Palerme, sur cette ombre qui n'appartient déjà plus au monde des vivants et s'éloigne dans l'obscurité. Lampedusa est plus cruel encore. Il fait mourir son prince dans un hôtel inconnu, mais surtout, dans un huitième chapitre, il revient au personnage de Concetta, retirée avec ses soeurs dans la villa familiale. Elle vit en solitaire, et dans sa chambre, il y a quatre énormes caisses en bois peintes en vert, et devant elles, par terre, un petit tas de fourrure. Les caisses contiennent le trousseau de Concetta, confectionné 50 ans plus tôt, et le paquet de fourrure, c'est Bendico, le chien du Prince mort depuis 45 ans, depuis 45 ans empaillé, véritable nid d'araignées et de vers, abhorré par les domestiques qui depuis des décennies en demandaient l'abandon aux ordures... Les soeurs gardent des reliques qui s'avèreront sans aucune valeur. On retrouve Angelica, veuve de Tancrède, la maladie qui la transformerait trois ans plus tard en une larve pitoyable était déjà à l'oeuvre mais elle se tenait tapie dans les profondeurs de son sang ... Mais surtout, le sénateur Tassoni, ami très cher de Tancrède, révèle à Concetta l'incompréhension qui peut-être tua dans l'oeuf les tendres sentiments de Tancrède envers elle. Il parlait d'elle autant que d'Angelica, elle incarnait pour lui sinon l'amour, au moins cette délicieuse adolescence qu'on n'oublie jamais. Alors, prise d'un accès de colère contre cette impétuosité, cet orgueil des Salina qui frémissaient en elle et l'avaient aveuglée, elle s'en prend au chien Bendico, qui insinue en son coeur des souvenirs amers. Elle ordonne qu'on l'emporte et qu'on le jette.


Quelques minutes plus tard ce qui restait de Bendico fut jeté dans un coin de la cour ... au cours de son vol par la fenêtre sa forme se recomposa un instant : on aurait pu voir danser dans l'air un quadrupède aux longues moustaches et la patte droite antérieure semblait lancer une imprécation. Puis tout s'apaisa dans un petit tas de poussière livide.


Visconti a édulcoré le dénouement, même si sa fidélité à l'esprit du texte est absolument remarquable. La vérité historique semble plus douloureuse. Sans doute un attachement quasi autobiographique au Prince de Salina, sans doute un effet de miroir l'empêchèrent-il d'engloutir le personnage dans les vicissitudes de la vie ordinaire. Les choix de l'un et de l'autre, tous deux dramatiques, peignent une manière différente d'approcher la décadence : profondément humaine chez Lampedusa, elle s'exprime chez Visconti à travers un romantisme flamboyant que l'on retrouvera dans Ludwig ou le Crépuscule des dieux, magistralement interprété par Helmut Berger. Et ce n'est pas sans raison que le cinéaste réunira dans son avant-dernier film, Violence et passion, Burt Lancaster et Helmut Berger, pour ce face à face troublant et récurrent chez Visconti de deux mondes irréconciliables.

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