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La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil

Il est mort un jour de mars 2003, et son esprit nous manque, son écriture nous manque ... Il était une pointure chez Denoël, un touche à tout de génie qui croyait en son étoile. Cet écrivain, c'est Jean-Baptiste Rossi, mais on le connaît mieux sous le nom de Sébastien Japrisot.

Pour lui rendre hommage aujourd'hui, un texte étonnant, avec un titre insolite dont la longueur amuse et déconcerte : La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil.

Le titre fascine par le mélange de ses déterminants : la, l', des, un ... qui nous implique immédiatement dans l'histoire, nous faisant adopter le point de vue de cette femme, qui visiblement est au coeur d'une intrigue policière. Mais tout de même, les dés sont aussitôt jetés : peu importe l'attirail policier, le regard se focalise sur l'énigme créée par le personnage, et le lecteur entre de plain-pied dans une histoire singulière où un voyage géographique devient voyage initiatique à travers lequel l'héroïne reconstruit son identité.

L'histoire ? Une jeune femme, Dany Longo, un peu myope, un peu paumée, beaucoup troublante et charmante en diable, se rend chez son patron afin de taper un rapport assez long qu'elle lui remettra le lendemain pour son congrès à Genève. Elle passe la nuit chez lui pour ce travail, pendant que ce patron et son épouse Anita sont invités ailleurs. Le lendemain matin, elle les accompagne à l'aéroport avec la voiture d'Anita, une Thunderbird voyante et luxueuse, l'auto, quoi ! qu'elle doit ramener chez eux avant de rentrer chez elle.

Anecdotique sans doute, mais voilà, rien ne se passe comme prévu, car au lieu de ramener sagement la voiture au garage et de retrouver les rails de la vie ordinaire, Dany se sent pousser des ailes et s'engage sur l'autoroute A6 : elle veut aller voir la mer !

C'est alors que le voyage rêvé prend des allures de cauchemar : non seulement on lui brise le poignet dans les toilettes d'une station service, mais partout où elle passe, partout où elle s'arrête, hôtel, motel, station d'autoroute, on la reconnaît, on lui dit qu'elle est déjà passée la veille. Elle est bien reconnaissable avec ce poignet bandé et cette voiture de luxe ! Dany sombre alors dans l'incompréhension et la terreur. Elle croit devenir folle, mais au fil de la route, au fil du temps, au fil de ses pensées, elle va lentement recoïncider avec elle-même, devenir ce qu'elle est, au fond, masquée derrière ses peurs et ses échecs, une femme libre, déterminée, heureuse de vivre.

On reconstituera le puzzle aux toutes dernières pages de l'histoire, et c'est un choc incroyable pour le lecteur qui s'est attaché à Dany, a tremblé pour elle, s'est perdu et retrouvé avec elle. Cette dame dans l'auto, qui porte des lunettes pas seulement parce qu'elle est myope, mais aussi et surtout parce qu'elle s'aveugle sur elle-même et ne VOIT pas le sens de sa vie, va hériter d'un regard neuf, authentique et bleu, et nous avec elle, nous regarderons désormais le monde autrement.

Le sens de l'histoire ? Nous faire partager un chemin pour mieux construire le nôtre. Bien plus qu'une intrigue policière, La dame dans l'auto est un roman psychologique monté de main de maître par un Japrisot qui nous glisse dans le point de vue de l'héroïne, ce qui nous trouble autant qu'elle. Il fait de l'A6, puis de l'A7, des voies initiatiques vers soi-même, qu'il rend crédibles et justes. Il n'y a pas plus réaliste que cette aire d'autoroute où Dany est agressée, et en même temps elle est fantastique à souhait, avec cet agresseur dont on ne sait rien. L'auto est à elle seule un personnage, adjuvant ou opposant selon les heures, les autres personnages tissant une toile où Dany peu à peu devient prisonnière, avant sa rébellion intime.

Japrisot est un maître du suspens enchaînant les chefs d'oeuvre, L'été meurtrier, Compartiments tueurs, Piège pour Cendrillon, la Passion des femmes ... Peu d'écrivains ont su entretenir cette relation au lecteur, qui suit forcément l'auteur dans le labyrinthe de ses insomnies. Peu d'écrivains ont su nous plonger dans leur oeuvre en adoptant ce point de vue interne si troublant, peu ont su prendre cette distance qu'une écriture aux registres changeants donne au récit en le rendant exemplaire et accessible à tous. La lecture de ce texte demeure à jamais dans notre conscience parce qu'il peint une femme actuelle, un peu perdue mais foncièrement bonne, cherchant son chemin dans un monde qui ressemble à un palais des glaces où il est bien difficile de faire la part de l'illusion et du réel. Cette femme, c'est chacun de nous.

Les noms les plus prestigieux ont voulu transposer au cinéma La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil : Hitchcock, maître du suspens, Jules Dassin, Vadim, des comédiennes aussi ont voulu incarner Dany Longo, Brigitte Bardot, Michèle Mercier, Elisabeth Taylor, Julie Christie, Jane Fonda ... Finalement, c'est Anatole Litvak qui réalisera le film en 1970, avec la sublime Samantha Eggar.

Sébastien Japrisot nous manque, il manque à la littérature.

Ecoutez plutôt :

Un mécanicien diabolique. Il emboîte, il déboîte, il visse, il dévisse, il manipule son Meccano et vous surprend jusque dans ses dernières pages. C'est son truc, il y excelle. D'autre part, c'est un écrivain. La combinaison des deux n'est pas

courante. ( Françoise Giroud en 1991 )

Quand un auteur dispose ainsi des nerfs de son lecteur et sait unir les ressources de la tragédie et les subtilités du roman de mystère, aucun doute, c'est le premier parmi les grands... ( Thomas Narcejac en 1991 )

Japrisot a une vertu rare, ou une grâce, ou une chance : il ne sait pas rater un livre, pas plus qu'un film… Il y a dans le roman de Japrisot un tel foisonnement d'intrigues, comme dans la littérature picaresque où chaque personnage raconte un univers, une telle générosité d'invention, une telle émotion, pour tout dire un tel talent, qu'on y trouverait dix films. ( Renaud Matignon, critique littéraire au Figaro )

Sébastien Japrisot a le visage du poète de Peynet, une douceur qui donne la chair de poule, un filet de voix et le regard candide. À le voir tapi dans un coin de la pièce, reculant devant le succès comme devant un bain glacé, image même de l'innocence, nous avons pensé " Quel superbe criminel il ferait ! ( Babette Rolin en 1963 )

Japrisot le magicien, qui a contraint le silence à rendre gorge et la vérité à s'étendre nue sur la page. ( Gabrielle Rolin en 1963 )

Lisez sans modération les textes de ce talentueux écrivain, vous serez enchantés, envoûtés, conquis !

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