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L'albatros

L'Albatros n'apparaît que dans la quatrième édition.


Ce texte est une sorte de miroir où l'albatros martyrisé renvoie à l'image du poète.


Pendant trois quatrains, le poète nous fait voir une scène de mer, anecdotique et pourtant ! Les marins torturent un albatros " pour s'amuser ", " souvent ", ce qui renchérit sur les souffrances imposées, qui deviennent familières et banales. Ce texte est insupportable dès le premier vers, et on remarque que Baudelaire ne dit pas " marins ", mais " hommes d'équipage ", il n'associe pas la mer à ces gens-là. Si l'albatros est associé au ciel, à la mer, les hommes d'équipage, eux, restent " sur les planches ", c'est à dire qu'ils sont renvoyés à la terre, qu'ils n'appartiennent pas à l'univers de l'oiseau, et qu'ils ne le comprendront donc pas. Les albatros " vastes oiseaux des mers " ont besoin d'espace pour se déployer, comme l'indique ce pluriel qui multiplie l'envergure, il est nommé par la périphrase. Il ne se méfie pas, et pourtant, le vers 4 n'annonce rien de bon : il y a le mot " gouffres " qui est diamétralement opposé au ciel, et surtout mer rime avec " amers ", mot cher à Baudelaire, le martyre de l'oiseau est proche.


Et voilà nos oiseaux " déposés sur les planches ", univers radicalement opposé au leur, où ils ne peuvent être que ridicules. Le mot " planches " cette fois a changé de sens, il fait référence au théâtre où l'oiseau deviendra objet de risée et de quolibets, car on lui fait jouer un spectacle, on le met en représentation, on le livre en pâture aux appétits grossiers de ces hommes qui s'ennuient dans leur voyage au long cours. Ce qui s'oppose au plancher, ce n'est même pas le ciel, c'est l'azur, c'est à dire l'immensité bleue, pure, lumineuse, cet infini, dont l'absence réduira l'albatros à ce qu'il n'est pas. " Leurs grandes ailes blanches " deviennent " des avirons " et ce verbe " traîner ", qui n'a même plus de sujet, nous montre un oiseau privé d'envol, voire mutilé puisque ses ailes sont à côté de lui. Désormais, il est un être disloqué, un pantin à la merci de ses bourreaux. Et pourtant, il n'y a pas moins de 10 allitérations en l dans ces trois vers, comme si le poète voulait lui redonner son essor, l'arracher aux sévices, mais les exclamations du quatrain suivant indiquent assez le désespoir du témoin qui contemple, impuissant, l'agonie de l'oiseau. On lui brûle le bec, on se moque de lui, on le tue, même si Baudelaire ne le dit pas : on connaît ces objets, fabriqués avec ses os, il y en a plein la Tour Solidor ! On pouvait s'étonner, dès le vers 4, de la présence d'un adjectif " honteux ", puis d'un autre, " veule " au vers 9. Un glissement de sens s'effectue en effet de l'albatros au poète, car ces qualificatifs conviendraient mieux à l'humain. Ces signes annoncent le dernier quatrain, où s'affirme cette correspondance entre l'albatros et le poète, exilé au milieu de ses contemporains comme l'oiseau capturé par les matelots.


Comme Rimbaud ou Verlaine, Charles Baudelaire est un poète maudit, totalement méconnu, totalement marginal, qui n'eut dans sa vie qu'une seule passion, sa mère. C'est un écorché vif, qui vit en totale contradiction avec les codes sociaux et moraux de son époque, et restera profondément meurtri de n'avoir jamais été reconnu de son vivant, sauf par quelques grands artistes, mais de façon confidentielle, " un vrai dieu " pour Rimbaud, " le plus grand des poètes " pour Paul Valéry, sans oublier Hugo, qui disait de lui Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. Sa conduite est provocante, asociale, autodestructrice à force d'alcool et de drogues. Il est en proie au spleen, et son visage, ce visage que tout le monde connaît en est profondément marqué : rides, rictus, cernes, traits tirés, lèvres pincées, yeux inquiets, teint fiévreux, expression d'une douleur existentielle dont il ne guérira jamais. Sa vie n'est qu'une succession d'épreuves, et L'Albatros préfigure son destin de marginal. Cet homme, épris du Beau et du Bien, on le fit passer pour une nature satanique, fascinée par le Mal et la dépravation. Il est le contraire de cela ! Il appelle au secours le 30 juin 1845 ( il a 24 ans ) en se poignardant, abandonné par sa mère, trahi par les femmes, mis sous tutelle judiciaire, syphilitique, et après la censure des Fleurs du Mal, l'affaire de toute une vie, il n'est plus que l'ombre de lui-même. En 1866, il entre à la Maison de Santé du Docteur Duval : il a 46 ans, mais c'est un vieillard aux cheveux blancs, au teint livide, aux joues creuses. Il mourra le 31 août 1867, et la dernière malédiction qui le frappe, c'est l'aphasie, cruel châtiment pour celui qui assignait aux mots la fonction de révéler la beauté du monde.


Ce destin tragique est déjà en germe dans L'Albatros : au vers 10, on entend " qu'il est comique et laid " presque comme un seul mot , une caricature du langage où le premier adjectif, en avalant le monosyllabe, défigure l'oiseau et métamorphose sa beauté en quelque chose d'inconnu et de grotesque. Si le poète, lui, peut convertir la laideur en son contraire par l'alchimie du verbe, les matelots n'ont pas ce pouvoir, et l'on observe que le poète nomme " infirme ", celui qui était naguère " roi de l'azur ". Le terme est choisi pour sa double acception : il est infirme parce qu'il n'a pas d'espace pour déployer ses ailes, parce qu'il n'est pas fait pour marcher, mais surtout, " infirmus " latin signifie " sans forme ", parce que seule l'écriture poétique, cette mise en forme du monde, pourrait le rétablir dans sa dignité ancienne de " voyageur ailé ", contrairement au regard de l'équipage pour lequel il est invisible. Le dernier quatrain achève cette comparaison tragique : comme l'albatros " au milieu des huées " le poète est en exil, méconnu, incompris, parce qu'il est trop grand pour la petitesse du monde, parce qu'il est prisonnier de l'étroitesse de ses contemporains. Il n'y a pas d'orgueil à faire ce constat douloureux de la différence qui vous marginalise et fait de vous la cible des médiocres qui, ne vous reconnaissant pas comme un des leurs, préfèrent vous mépriser et vous haïr.

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