• encremalouine

Grandeurs et misères de l'image

Le pouvoir de l'image ...


L'image a pris possession du monde contemporain. Elle a un passé, certes, cette image, mais elle a cessé d'illustrer la vie des hommes, pour devenir un langage à part entière qui quelquefois rend obsolètes tous les autres. Elle n'accompagne plus le texte, comme dans les livres d'école où elle égayait le texte rébarbatif qui prenait toute la page, sorte de baume visuel avant l'effort de mémoire. D'ailleurs, après dix bons points, n'offrait-on pas à l'écolier studieux " l'image " qu'il rapportait fièrement à la maison, en signe de bonne conduite ? Peu à peu, l'image a envahi les pages des livres scolaires, qui rivalisent de beauté grâce à elle, elle a envahi notre environnement urbain, allant même jusqu'à nous reconstruire, nous les humains. Ne dit-on pas Soigne ton image ! comme si désormais la représentation de ce que nous sommes était justement plus essentielle que ce que nous sommes ? Oui l'image a pris toute la place, à l'extérieur comme à l'intérieur de nous, et ce langage en accélération constante est désormais déterminant dans nos vies.


Roland Barthes le disait, dans Fragments d'un discours amoureux :


L'image est péremptoire, elle a toujours le dernier mot : aucune connaissance ne peut la contredire, l'aménager, la subtiliser.


Eh bien précisément, la vision de Charles Montecot aura été particulièrement éclairante sur ce pouvoir de l'image, pouvoir déroutant s'il en est, créateur d'illusions plus proche de la terreur que de la magie. Certaines de ces images ont fait le tour du monde : celle de la petite afghane aux yeux verts, Sharbat Gula, devenue orpheline à la suite de l'invasion de l'Afghanistan par les Soviétiques au début des années 80. Franchissant les montagnes avec ses frères et soeurs et sa grand-mère, elle rejoint un camp de réfugiés au Pakistan. Pas de pitié malgré tout pour les miséreux de la terre, puisqu'elle sera arrêtée en octobre 2016, c'était hier, par les autorités pakistanaises, sous le prétexte de n'avoir pas un passeport en règle ! 15 jours de prison ! Elle revient le 9 novembre en Afghanistan, avec l'aide d'un représentant du consulat afghan qui paye l'amende de sa condamnation pour fraude, accueillie par Ashraf Ghani, le président afghan. Cette petite fille qui avait dû fuir son pays reste une apatride, parce que 30 ans plus tard, elle ne sait plus où sont ses racines : L'Afghanistan n'est que mon lieu de naissance, mais le Pakistan était ma patrie et je l'ai toujours considéré comme mon propre pays . J'avais décidé de vivre et de mourir au Pakistan mais ils m'ont fait la pire des choses. Ce n'est pas ma faute si je suis née là-bas.


La photo de Sharbat Gula, Mona Lisa du Tiers-Monde, prise au camp de réfugiés en 1984 par Steve Mc Curry pour National Geographic, est devenue l'emblème de la guerre qui déchira l'Afghanistan, et de la douleur de tous les réfugiés du monde. Cette image, et c'est ce que Charles Montecot démontrera avec brio, elle est comme toutes les autres, parfaitement réelle, et parfaitement illusoire, car au fond elle ne dit pas la vérité, du moins elle dit la vérité qu'on veut faire entendre, comme le suggérait Philippe Beaussant, dans Le Roi Soleil se lève aussi : l'image que nous savons inexacte reste parfois plus forte que la vérité que nous n'ignorons pas. On a retouché la petite afghane au niveau des yeux, on a effacé la boue sur son visage, le fond est retravaillé, cela n'enlève rien à sa souffrance, car cette souffrance-là est authentique, mais l'impact est plus fort sur les lecteurs, les " voyeurs " qu'il faut convaincre de l'atrocité d'une tragédie. Et si après tout c'est l'illusion qui nous emmène au plus près de la vérité, ce subterfuge, quand il n'est pas mensonge pour voyeurs infâmes, légitime peut-être quelques accommodements. Sharbat Gula nous touche et éveille notre conscience, l'essentiel est peut-être là.


L'image a un créateur, elle a aussi un lecteur dont elle " exhibe " et exorcise l'invisible qui sommeille, et dans ce rôle catharsistique, elle est un langage à part entière. On regarde des images, et l'on VOIT en soi, comme si l'image réalisée par un autre photographiait l'intime en nous. Je vois Sharbat, et à travers elle, je vois l'enfance martyrisée, exilée, violentée, celle d'un enfant proche, la mienne peut-être, et l'image de cette petite fille qui restera inconnue, ne l'est plus pour moi, et désormais elle appartient à ma chair, à mon esprit et à mon âme, où elle s'est incrustée à jamais. Tel est le pouvoir de l'image, qui me métamorphose ou me rend à moi-même.


Telle est sa force aussi, car l'image se révèle au fil du temps une machine de guerre terrifiante. Les créateurs d'images entrent en lice pour dénoncer les outrances de notre société, et aux dessins de presse répondent d'autres images de représailles sanglantes, scènes de décapitation ou autres : l'image entre en guerre et c'est la guerre des images. Tout cela commence avec la naissance de la photographie au milieu du XIXe siècle. La photo, en effet, révolutionne l'image, parce qu'elle est censée dire une vérité objective, et pourtant ... ne reconstruit-on pas cette vérité de toutes pièces ? Ne crée-t-on pas une autre réalité qui diffuserait l'information comme on la veut, et non pas comme on l'a vue ? C'est un des enseignements de Charles Montecot, qui nous dit que pour être réelle, l'image n'est pas forcément vraie, et il nous le démontre avec l'image de ce corps recouvert d'une couverture de survie, près duquel on a déposé une poupée qui dramatise le cliché. Dramatisation, mais en même temps illusion pour faire pis que le pire, pour violenter le regard, violenter la conscience, mentir pour dire plus vrai.


Désormais, nous sommes dans un questionnement éthique, faisant du photographe, preneur d'images, le même prédateur que ceux qu'il veut dénoncer. Hélène Gestern a écrit Portrait d'après blessure, un texte étonnant qui montre comment une image volée, celle d'un homme portant dans ses bras une femme blessée lors de l'attentat du Métro Saint-Michel, peut avoir de terrifiantes répercussions sur la vie des victimes, pourrir leur quotidien, briser leur intimité. L'image a le pouvoir de détruire en captant des détails sans importance qui prendront inévitablement, dans un certain contexte, un relief inattendu. Souvenons-nous de ce cliché de vacances de la princesse Diana sur le yacht de Dodie Alfayed ... Une princesse divorcée, un nouvel amant, rien de bien terrible en somme, et cependant l'image est porteuse de tragédie par le raccourci qui sera fait un peu plus tard avec l'accident mortel des deux amants sous le pont de l'Alma, comme si le farniente, le péché en somme, portait en germe la mort, châtiment de Dieu.


Echapper à l'image ? Est-ce encore possible dans un monde où elle est l'alpha et l'ômega ? Si on la censure, que dire de la liberté d'expression ? Si on la diffuse non-stop, la banalise-t-on ? Est-elle un vecteur d'information ou de manipulation ? Nous sommes rentrés aujourd'hui dans une ère nouvelle, qui est celle de la Communication, de la COM comme on dit, et cette nouvelle ère s'est substituée aux contes de fée de jadis, à ces images qui nous faisaient rêver en nous attardant dans ces mondes imaginaires où il était possible qu'un prince, le plus beau, le plus gentil, le plus riche, vous rapporte votre petite pantoufle de vair égarée. La vocation de l'image aujourd'hui est de séduire, et la séduction, c'est l'apanage de Satan.


Alors ? Comme le dit Charles Montecot, L'image ne dit pas la vérité, elle ouvre un débat , et c'est à nous d'apprendre à la lire, nouvel apprentissage de la société contemporaine, à nous de ne pas nous contenter de " regarder " ou d' " écouter ", pour mieux VOIR et ENTENDRE, comme disait le loup de la fable au Petit Chaperon Rouge. Sinon, elle nous dévorera tout crus. Nous avons des yeux pour voir ce que l'image aveugle en nous.


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