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Des virus et des hommes

L'épidémie qui a frappé la Chine et s'est déployée à travers le monde, nous frappe aujourd'hui de plein fouet. Nos soignants sont exsangues, la France confinée, l'économie en faillite et le pire est imminent.


En 1947, c'était hier, Albert Camus écrit La Peste, une histoire qu'il situe à Oran en 1940, Algérie française. Une épidémie survient, mais ce qu'elle nous donne à lire, ce n'est pas seulement la propagation éclair d'un virus qui décime une population, même si c'est d'abord cela. Car l'essentiel n'est pas là. Cette épidémie est une grille de lecture de l'humanité : qui sommes-nous face au péril qui se dresse devant nous, hydre inconnue qui défie nos connaissances, nos moyens et nos habitudes ? La peste est mortelle, et face à elle, il y a ceux qui luttent au prix de leur vie pour sauver celles des autres, il y a les insouciants qui préfèrent s'aveugler pour ne pas avoir peur, il y a enfin les prédateurs qui font feu de tout bois. Un jour, la peste s'en va, presque comme elle est venue ... Mais elle reviendra, dit Camus le visionnaire, si la foule en joie qui fête la fin de l'épidémie, oublie ce qu'elle a vécu et se croit à l'abri d'un prochain cataclysme.


Les mots de Camus sont taillés sur mesure pour dire ce que nous vivons aujourd'hui.


Nous avons fait du monde ce qu'il est aujourd'hui : un enfer.


Enfer de surconsommation, enfer de pollution, enfer de maltraitance. Nous détruisons, non seulement la terre, tant pis pour nous ! mais l'univers, sa faune, sa flore, ses hommes. On migre de toutes parts, car le lieu où l'on vit est en proie à la guerre, au terrorisme, au réchauffement planétaire, à tous les sévices qu'en apprentis sorciers nous avons si bien fait naître, incapables aujourd'hui de maîtriser les fulgurances du progrès. Nous avons perdu le sens de l'humain, et à l'heure où tout est communication, tous les liens se brisent, créant des artifices sociaux qui ne sauraient masquer la solitude des hommes, leur désespérance en l'absence de vraie fraternité. Chacun dans sa petite boîte, comme disait le regretté Graeme Allwright, et les réseaux sociaux pour le reste. La langue meurt, la Culture se délite, la résignation est le dénominateur commun de toutes les détresses.


Camus nous avait avertis pourtant que la Peste reviendrait :


Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.


Mais nous n'avons rien entendu, car nous avons des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir. Alors le coronavirus, ennemi sournois, a donné l'assaut. Et nous n'avons pas assez de masques, pas assez de lits, pas assez de médecins, pas assez de lucidité, pas assez de courage pour nous dire que peut-être l'épidémie est à lire comme un avertissement aux humains que nous sommes. Quand mettrons-nous un point final à cet emballement du monde contemporain, à cette folie qui nous entraîne inexorablement chaque jour vers notre fin, aussi inéluctable qu'annoncée ? A notre image, le virus s'affole, dévorant chaque jour de plus en plus de victimes, insatiable comme nous le sommes, barbare comme nous le sommes. Comme le disait Camus, la peste est à notre image, elle a surgi de nous, de notre ubris qui nous emporte toujours plus loin. Nous ne sommes pas des sages attaqués par un fléau, nous sommes le fléau lui-même qui se mord la queue, parce que nous marchons sur la tête. Il nous oblige à nous repenser nous-mêmes, à retrouver non point une Arcadie imaginaire, mais un monde où il faisait bon vivre ensemble.


Comme toujours, le désastre a un endroit et un envers. La Bourse s'effondre, mais on réentend le chant des oiseaux dans les parcs désertés. Les voyages sont interdits, mais le ciel respire mieux depuis que les longs courriers ne le sillonnent plus. La lagune et les canaux de Venise ont recouvré des eaux plus claires, et le silence dont on avait étouffé la voix revient bruire à nos oreilles.


Dans ce monde où seul le covid 19 semble pouvoir affronter la puissance mortifère de l'argent, il y a des héros, comme il y en a dans la Peste. Là-bas le docteur Rieux, chez nous d'autres docteurs Rieux, les soignants de France qui montent au front sans masque ni peur pour sauver nos vies, les médecins, les infirmières, les ambulanciers, les pharmaciens ... tous ceux qui nous supplient de rester confinés pour que des lits se libèrent et accueillent d'autres malades. Si l'on emplit les gares ou les marchés, il est bien inutile d'applaudir à sa fenêtre des soignants qu'on empêche d'agir. Et l'on déplore que seules les dictatures parviennent à instaurer l'obéissance collective. Dans ce monde, il y a ce que Jules Romains appelait " Les hommes de bonne volonté ", mais ils sont trop peu nombreux à agir dans l'ombre et tendre la main. Camus nous dit qu'on est un homme quand on résiste, quand on agit, quand on aime, quand on dépasse l'absurde qui s'est emparé de nous. Il écrit : Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… »


Saurons-nous tirer la leçon de ces temps difficiles ? Il le faudrait, mais je ne le crois pas. L'allégresse reviendra, qui nous fera oublier qu'un temps nous étions redevenus humains, solidaires, fraternels, aimants. Question de survie ? L'homme doit-il oublier pour continuer à vivre ? L'Histoire nous l'a maintes fois prouvé : on ne tire jamais de leçon de rien, et il semble bien vain d'espérer encore.


C'est ce que je me disais à l'automne, en arpentant la rampe de Birkenau, où de remarquables ingénieurs, et des gens au-dessus de tout soupçon, ont pensé dans le moindre détail la logistique parfaite de la déshumanisation et de l'extermination.


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