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Charles et Emma Bovary, invités d'honneur de l'Encre Malouine

Très belle soirée à l'Encre Malouine autour de Madame Bovary, incontournable texte de la littérature. Si Flaubert s'est fait tirer l'oreille, trouvant le sujet bien trivial, pour écrire l'histoire de cette bourgeoise mal dans sa peau, qui rêve de ce qu'elle n'a pas, qui rêve de ce qu'elle n'est pas, il en a fait, n'en déplaise au procureur de la République Ernest Pinard, un chef-d'oeuvre absolu. Réfugiée dans un orgueil farouche pour échapper à la médiocrité ordinaire, Emma détruit tout sur son passage. Mais elle a la grandeur de ne pas s'épargner, et c'est ce qui force l'admiration. Sa mort est le dernier combat qu'elle livre à sa société de bêtise et de profit. C'est la première fois qu'elle choisit son destin, esquissant sa chute en enfer avec le désespoir des grandes héroïnes tragiques. Emma est l'incarnation de toutes celles qui refusent de négocier leurs rêves, qui refusent de se compromettre avec la vie ordinaire.

Au moment où elle meurt, elle métamorphose l'homme médiocre qu'elle a épousé, et qui acquiert à cet instant une vraie grandeur tragique, parce que c'est un homme qui meurt d'amour, et que mourir d'amour, ça n'arrive jamais ! Ce sont les médiocres qui l'emportent dans Madame Bovary, mais Flaubert sauve Charles, l'homme dont Emma a méconnu l'amour absolu, elle qui en rêvait.

C'est à travers l'histoire de cette femme que Flaubert dénonce une société complètement dépourvue d'idéal.

La femme actuelle ressemble à Emma, forcément, mais la société a évolué, et l'itinéraire féminin est moins tragique. Il est aussi moins exemplaire, dilué dans toutes sortes de compromis qui n'impliquent pas les choix existentiels d'Emma. La femme d'aujourd'hui est plus libre qu'Emma, mais quand les rêves sont à portée de main, restent-ils encore les rêves qui construisent les grandes héroïnes ? Madame Bovary est une sorte d'OVNI, qui choisit d'être une Femme, en un siècle où le seul droit reconnu aux femmes est d'abdiquer ce qu'elles sont, de taire leurs désirs et leurs rêves pour n'être plus que des épouses et des mères.

Madame Bovary raconte aussi la Passion d'un homme, au sens chrétien du terme, d'un homme crucifié par son amour incompris, qui fait de cette oeuvre une tragédie. Au moment de sa mort, Emma reconnait enfin la bonté de Charles :

Il se jeta à genoux contre son lit.

– Parle ! qu'as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel ! Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'en avait jamais vu. – Eh bien, là..., là !... dit-elle d'une voix défaillante. Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu'on n'accuse personne... Il s'arrêta, se passa la main sur les yeux, et relut encore. – Comment !... Au secours ! à moi ! Et il ne pouvait que répéter ce mot : « Empoisonnée ! empoisonnée ! » Félicité courut chez Homais, qui l'exclama sur la place ; madame Lefrançois l'entendit au Lion d’or ; quelques-uns se levèrent pour l'apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil. Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien n'avait cru qu'il pût y avoir de si épouvantable spectacle. Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur Larivière. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé. Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n'y voyait pas, les lignes dansaient. – Du calme ! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ? Charles montra la lettre. C'était de l'arsenic. – Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse. Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l'autre, qui ne comprenait pas, répondit : – Ah ! faites ! faites ! sauvez-la... Puis, revenu près d'elle, il s'affaissa par terre sur le tapis, et il restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, à sangloter. – Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai plus ! – Pourquoi ? Qui t'a forcée ? Elle répliqua : – Il le fallait, mon ami. – N'étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J'ai fait tout ce que j'ai pu, pourtant ! – Oui..., c'est vrai..., tu es bon, toi ! Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement.

C'est sans doute un des plus beaux moments d'amour de la littérature, à qui Emma fait le don sublime d'immortaliser le nom de son mari, en effaçant à jamais l'être ridicule qu'elle n'a jamais su aimer, transfigurant cet être médiocre en Christ de l'amour absolu, celui qu'elle a attendu

toute sa vie, alors qu'il était à ses côtés.

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