• encremalouine

A une passante, Charles Baudelaire

La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d’une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;



Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.



Un éclair … puis la nuit ! – Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?



Ailleurs, bien loin d’ici! trop tard! jamais peut-être ! Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !



Charles Baudelaire et sa mère, une relation entre passion et destruction



Cette relation cruelle, on la perçoit dans A une passante, texte tiré de la section Tableaux parisiens. Ce poème s'intitule non point " Une passante ", ce qui eût été somme toute logique, car il s'agit d'une rencontre sans lendemain, or il est dédicataire. On peut donc se demander à qui ce texte s'adresse, et on a assez vite la réponse. Nous sommes plongés dans un univers urbain plutôt hostile, comme l'indique dès le premier vers l'adjectif " assourdissante " qui prend toute la place avec ses allitérations en s, et crée une agression sonore pénible, mais aussi avec ce verbe " hurlait "qui fait surgir les loups et que prolonge l'emploi de l'imparfait. Un décor esquissé en un seul vers sur les allitérations en s et r, et les assonances en u et ou, qui matérialisent le hurlement des loups. Surgit alors une femme qui correspond assez aux estampes de Constantin Guys, que Baudelaire adorait parce qu'elles lui rappelaient la silhouette maternelle. Par ailleurs, quelle autre femme aurait-il connue, frappée ainsi de deux deuils successifs, sinon celle avec qui il avait vécu ? Cette femme qui passe n'a rien d'anecdotique : le poète parle de sa " main fastueuse ", et l'on sait que " fastus " latin signifie l'arrogance, la morgue, l'orgueil, et que l'orgueil est l'attribut bien connu de Satan qui voulut prendre la place du Créateur. C'est troublant, car le mot est rare, et donc son emploi suppose une recherche, et c'est d'autant plus troublant que cette femme a l'attitude de la séduction, comme le diable. Enfin, on constate la rime riche du vers 4, " ourlait " rimant avec " ourlet " comme si le vêtement gardait la trace des loups, adoucie, mais bien présente. Désormais, cette passante est trop connotée pour n'être qu'une passante ordinaire, d'autant qu'elle va prendre bientôt une dimension cosmique : son oeil devient le ciel, par le biais d'une hallucinante rime visuelle qui associe la femme aux éléments. Mais ce ciel reste dans la tonalité angoissante du premiers vers, il est livide et annonce la tempête. Le regard associe également la douceur et le plaisir qu'il fait naître à des effets mortifères, puisqu'il renvoie une fois encore au charme du serpent qui " fascine ", forme de Satan dans le paradis terrestre, et tue. Cette passante est bel et bien associée au Mal.


Mais de quel mal s'agit-il ? Les tercets nous livreront la clé de l'énigme, à travers un jeu sur l'ombre et la lumière. Un éclair ... puis la nuit ! Observons la ponctuation : l'exclamation vient détruire l'illumination soudaine de l'éclair, fulgurant, pour installer les ténèbres dans la durée, c'est à dire que le bonheur ayant surgi à l'apparition d'une femme, se résout vite en obscurité, en néant, qui est peut-être celui de la Mort. Vient alors un vers tour de force, puisqu'il n'est fait que d'une succession d'adverbes, comme si le langage poétique n'avait plus le pouvoir de suspendre le temps, d'arrêter l'extase, de faire surgir l'amour. Pour vivre cela, il faudrait une autre réalité, un autre espace, un autre temps, que la graphie particulière de l'adverbe jamais rend bien aléatoires, comme d'ailleurs ces trois exclamations qui font retentir un désespoir à peine masqué. De quel mal s'agit-il ? De l'absence. De l'absence de celle qui fut la passante de sa vie, de celle qu'il tutoie, qu'il agresse au vers 13 dans cette invective où les mots croisent comme des fers. La violence du verbe " fuir " qui s'adresse à la mère s'oppose à l'errance du fils malheureux qui la cherche " aller ", et on ne saurait mieux dire cette douleur que par le biais de ce chiasme, qui sépare radicalement la femme du poète, la mère du fils : Je / tu / tu / je. Le dernier vers est un des plus beaux de la littérature, avec cette adresse claire cette fois, profondément lyrique ô toi , ce conditionnel passé deuxième forme, aussi rare et aussi précieux à la fois que le lien avec la mère, et surtout ce second hémistiche, car qui d'autre que Caroline, la femme en deuil et la grande absente, pouvait être ainsi prise à partie ? Quelle autre passante aurait su cette douleur ? Elle ne sait pas où il va, mais elle savait qu'il l'aimait : sous couvert d'un épisode parisien, le texte a des retentissements profondément intimes.

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