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Des virus et des hommes, 4

17 avril 2020

Je suis confinée et j'en suis fière !

 

Chaque jour, les médecins le répètent : rester confinés, le temps qu'il faudra, sauve des vies. Plus nous serons disciplinés, plus vite nous sortirons de cette situation éprouvante. Le discours est unanime.

Mais voilà ... Même si la majorité d'entre nous respectent ces directives, trop de gens encore en prennent à leur aise. Avec la sécurité ... des autres ! La délation, que pratiquent certains, est une chose infâme,  rien ne saurait la légitimer, elle naît malheureusement de ces infractions à la loi.

A Saint-Servan, vendredi dernier, c'était la fête au village  : avais-je manqué une info capitale, la fin du déconfinement ? Non. Chacun faisait ce qu'il avait à faire, son marché, ses courses, sa promenade, celle de son chien ... bref, chacun avait une bonne raison d'être dehors sans contrevenir à la loi. Et c'est bien là le problème.

En effet, on peut remplir plusieurs fois par jour son attestation de sortie, et passer la journée dehors.

La question qu'on pourrait se poser en se regardant vivre : que change le confinement à ma vie ? Pour certains, pas grand-chose.

Notre société, individualiste à l'extrême, fondée sur la satisfaction immédiate de nos désirs, nous rend imperméables au bon sens, à l'obéissance civique, à la solidarité. La contrainte, c'est pour les autres. Nous sommes, pour  certains d'entre nous, des confinés de luxe, avec espace, jardin, tout le confort contemporain, toutes les dernières technologies ... et pourtant, c'est le seul bien qu'on nous demande de différer que nous voulons, la liberté. Un grand patron de médecine disait hier que le confinement ne nous privait pas de liberté, mais qu'il préservait notre liberté future, celle du jour d'après, quand il faudrait faire les comptes et revoir notre logiciel intime. Manquons-nous à ce point de vie intérieure qu'il nous faille en permanence céder à nos désirs d'extériorité ? Et le monde peut-il changer si chacun n'en fait qu'à sa tête et refuse le retour sur soi ? Si le personnel des Urgences, qui défilait dans les rues il y a à peine deux mois, l'entendait ainsi, il n'y aurait personne maintenant pour sauver nos vies. Mais voilà, contre mauvaise fortune, ils ont fait bon coeur, et ne se sont posé aucune question pour revenir à la tâche. On avait besoin d'eux, ils seraient là.

Des gens qui ne faisaient pas de sport, en font maintenant tous les jours ! D'autres ne sortaient que rarement, ils s'aperçoivent aujourd'hui qu'être sédentaires, devant son ordinateur ou devant la télé, ne leur convient plus. Il faut qu'ils sortent, sinon ... sinon rien que le refus de se plier à des règles, collectives et nécessaires.

Comme en tout, il y a les récidivistes de génie qui se vantent de  continuer à vivre comme avant et de berner ( ce n'était pas le mot employé ) la police, propos entendus hier sur le parking, à ma fenêtre ouverte. D'autres prennent le soleil en  groupe, ou se disent qu'un petit barbecue avec les voisins ne saurait faire de mal.

A côté de cela, il y a ceux qui pédalent au fil des rues, masqués jusqu'aux yeux. Ou qui s'écartent de votre chemin comme si vous étiez un pestiféré de Jaffa. Sans compter ceux qui marquent au fer rouge, c'est une métaphore, les voitures immatriculées ailleurs, quand ce sont peut-être des Malouins qui n'ont pas changé de plaque d'immatriculation. A quand le retour de l'étoile jaune ?

Tous ces débordement pourraient être évités si l'on s'en tenait à la loi, unique pour tous. S'il est compréhensible que confinés à quatre dans 20 m2 en Ile de France, on souffre vraiment, s'il est compréhensible que pour échapper à la violence conjugale , une femme se retrouve dehors pour protéger ses enfants, je ne suis pas certaine que ce soit ces gens-là, ceux qui souffrent le plus, qu'on retrouve dans les rues. Si la plage, la digue, les remparts,  n'étaient pas interdits par des barrières ou des sacs de sable, ces lieux continueraient à être fréquentés, et les transgressions seraient encore plus nombreuses. Et pourtant, le civisme voudrait qu'il suffise de mentionner l'interdiction pour qu'elle soit validée par tous.

Nous vivons une crise sanitaire, certes, mais aussi sociale, car ce sont les plus précaires qui seront encore les dindons de cette farce dramatique. Comment croire qu'à l'heure du déconfinement, on aura pris collectivement conscience que le futur dépend de nous, de nous solidaires, avec des idéaux communs : protéger la planète ( qui va bien en ce moment ), éradiquer pour toujours les inégalités sociales, criantes dans une période de crise comme aujourd'hui, et renoncer à vouloir toujours plus et toujours plus loin.

Rêve de confinée, vraisemblablement ....

Des virus et des hommes 3

6 avril 2020

Des virus et des hommes 3

 

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans !

Il commence ainsi, le poème d'Arthur Rimbaud.

Lui parlait des beaux soirs, des cafés tapageurs et des tilleuls verts de la promenade ... Il parlait des soirs de juin où l'air est si doux, il parlait d'amour ...

de tout ce que nous voudrions encore, en ces jours où il n'est plus temps de vouloir.

Il parlait d'une époque révolue.

Aujourd'hui, nous sommes à l'heure d'une pandémie qui fauche les hommes dans tous les pays du monde. Personne n'est à l'abri, personne n'est indemne du fléau, fléau inconnu devant lequel le monde de la médecine tâtonne encore, même si leurs travaux sont déjà admirables. Pour éviter la propagation de la mort, car c'est bien de la mort qu'il s'agit,  les gouvernements, qui ont aussi à charge de protéger leurs concitoyens, ont décidé le confinement de chacun chez soi, le temps qu'il faudra pour éradiquer la maladie.

Ce n'est pas forcément simple, mais c'est forcément nécessaire.

Comme dans toutes les épreuves, il y a les hommes ( et les femmes ) de bonne volonté, ceux qui comprennent, les vrais solidaires, ceux qui renoncent pour un temps à leur individualisme forcené. Ils sont nombreux, ils sont discrets, ils sont ceux qui maintiennent coûte que coûte notre foi en l'humanité.

Mais les autres ?

Ceux qui obligent nos maires à prendre chaque jour des mesures plus contraignantes pour qu'on n'enfreigne pas la loi, boucler des promenades, fermer des parcs, interdire des remparts, imposer des mesures draconiennes d'hygiène à l'entrée des commerces, ceux qui obligent nos gouvernants à répéter inlassablement qu'il faut rester chez soi, ceux qui font venir à la barre nos médecins, éberlués de voir que le seul soutien de la population est de les applaudir aux fenêtres.

Ceux-là vous disent : Il fait si beau ! comme si la météo réglait nos vies, et justifiait à elle seule qu'on en prît à son aise avec  les consignes d'hygiène et de sécurité. Ceux-là vous disent qu'ils vont bien, et qu'après tout, une petite balade au soleil entre amis, ou un petit apéro, comme avant, dans le jardin, ou un badmington sur les quais n'ont jamais fait de mal à personne. Ils sont de plus en plus nombreux, le week-end, à enfreindre une loi dont le premier but, et le seul peut-être, est de les protéger, et de protéger les autres.

Quel égocentrisme que de tracer autour de sa petite existence ses propres règles, ignorant celles qui régissent une nation ! Quelle bêtise de croire que chaque petite entorse ne causera pas une tragédie future !

Je suis mère d'un homme qui travaille au SAMU d'Ile de France. Les nouvelles sont certes un peu meilleures, mais pas du tout rassurantes. Les médecins s'insurgent de sacrifier leur vies, quand une partie de la population s'amuse. Comme avant. Comme avant ! Parce que ça n'arrive qu'aux autres, parce que même si ça doit m'arriver, eh bien tant pis, ça m'arrivera. Oui, si ça n'arrivait qu'à vous, mais votre négligence , votre désobéissance, coûteront peut-être la vie à d'autres qui, eux, respectaient la loi.

Non, les hommes ne changeront jamais, et on reverra après  cette crise sanitaire d'une ampleur jamais vue, les égarements de l'après-guerre, où l'on s'empressa d'oublier ce qui aurait dû se graver en nous comme un avertissement ultime. Le monde redeviendra ce qu'il était, peuplé de gens dont le fléau aura aiguisé les consciences - espérons que nos politiques seront du lot - et d'une majorité qui fondera sa survie sur l'oubli. Parce que c'est ce que l'Histoire nous révèle de l'humanité. Si l'on n'est pas capable de rester chez soi un temps défini, si l'on n'est pas capable d'en comprendre la nécessité, on croira toujours que les météorites nous frôleront sans jamais nous toucher.

Je désespère d'écrire cela, mais le petit groupe d'amis qui rigolent sous mes fenêtres  en cet instant, le visage levé vers le soleil, la casquette en arrière , les filles découvrant leurs bras pour bronzer à la lumière d'avril, me donnent une irrésistible nausée. Et je pense que celui qui a écrit Le dormeur du Val partagerait ce sentiment.

Des virus et des hommes 2

31 mars 2020

 

Des virus et des hommes 2

Je ne suis pas une mystique des fléaux.

Je n'ai pas la volonté de faire entendre la voix du Père Paneloux, immortalisée par Camus.

Simplement, partager une expérience avec vous, chers amis, nourrir une réflexion sur le mal qui nous frappe.

Les hommes de bonne volonté existent, témoins en sont ces centaines de milliers de gens qui s'engagent aux côtés des soignants, médecins, infirmières, aides-soignants, ambulanciers, pompiers ... la chaîne est infinie de ces héros de l'humanité.

Le pic de l'épidémie semble devoir être atteint ces jours-ci, aux dires des statistiques médicales, mais nous ne pouvons imaginer un imminent sauve-qui-peut : après le confinement, viendront des jours différents, mais la vie normale ne reprendra pas pour autant ses droits. 

Je voudrais dire deux choses : d'abord, souligner encore et encore le rôle héroïque de nos soignants dans tous les hôpitaux du monde, car l'épidémie est à l'échelle mondiale, et partout, des gens se battent pour enradiquer ce virus. Lever la tête et élargir notre regard au monde nous élèvera

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées

comme l'écrivait, encore lui ! Charles Baudelaire.

Il faut en effet prendre de la hauteur pour ne pas sombrer dans les petites contingences de la vie ordinaire.

Avant toute polémique, et Dieu sait qu'il y en a, contre les uns ou les autres, avant de laisser s'épanouir la fleur vénéneuse de la haine, avant de jouer aux donneurs de leçons, qui prolifèrent par les temps qui courent sans la moindre compétence pour donner leur avis, admirons et soutenons le courage hors-normes du personnel médical.

Souvenons-nous : depuis 18 mois, les  grèves se multipliaient aux Urgences, depuis 18 mois, ces voix cherchaient à se faire entendre, en vain. C'est comme si elles s'étaient perdues dans l'indifférence générale. Fallait-il une épidémie à l'échelle de ce que nous vivons pour entendre le signal, et comprendre que rien ne peut perdurer comme avant ? Camus le disait, un fléau ne survient jamais par hasard. J'ignore quelle ligne nous avons franchie, quels apprentis sorciers nous avons voulu être, mais voilà qu'un virus vient remettre toutes les pendules à l'heure, et comme nous sommes les rois de la mondialisation, les rois de l'insouciance aussi en quelque sorte, il nous frape de plein fouet. Avons-nous été assez inconscients pour laisser à d'autres nations, la Chine en l'occurrence, le soin de fabriquer des masques, des médicaments, des respirateurs ... qui nous font aujourd'hui si cruellement défaut ? La Chine, reconnaissante de notre aide en début d'épidémie, envoie des millions de masques par longs courriers, des médecins aussi, qui viennent en renfort des nôtres, les nations européennes s'unissent pour accueillir ces malades " en trop ", qui n'ont pas de lit chez nous, c'est magnifique, mais ... avions-nous suffisamment anticipé ? Et nos médecins ne meurent-ils pas - car ils meurent ! - de l'insouciance coupable des politiques et de leurs conseillers en tout genre depuis des décennies ?

C'est triste de les contempler sur toutes les chaînes d'infos, et de pleurer d'impuissance devant leur combat de titans !

On pense au Titanic, qui sombra une nuit d'avril 1912 dans les eaux de l'Atlantique nord. Là aussi, la White Star Line avait choisi la cécité parfaite : pourquoi  construire des canots de sauvetage pour tous les passagers, ce qui risquait de nuire à l'aisance du pont supérieur, fréquenté par les magnats du monde moderne ? le géant des mers était insubmersible, alors à quoi bon ? A quoi bon songer aux passagers de troisième classe qui périrent tous noyés, au nom de l'esthétisme et de l'argent ? Ne savaient-ils donc pas nager ?

Mais la même chose se produit aujourd'hui !

Ce sont les anonymes des services hospitaliers qui donnent leur vie pour protéger la nôtre, ces anonymes aux salaires dérisoires, qui n'ont pas hésité une seconde à revenir au front quand on a eu besoin d'eux ! Ce sont les petits métiers du quotidien, commerçants, éboueurs, transporteurs ... qui font tourner la France, dans l'espoir que le grand navire où nous sommes tous embarqués saura se détourner à temps de cet iceberg au nom étrange, COVID 19, ce sont tous ceux qui se confinent, certains dans 20 m2, pour soutenir les soldats du front.

Honte à ceux qui ont volé leurs masques à l'hôpital Avicenne de Bobigny, honte à ceux qui demandent aux infirmières d'aller se garer loin de chez eux, ou de ne pas toucher les portes , les rampes d'escalier, les boutons électriques de leurs résidences, honte à ceux qui vandalisent leurs voitures ! Et je m'abstiendrais de me prononcer sur ceux qui portent des masques pour aller chercher leur baguette de pain, quand les soignants, eux, n'en ont pas .

Oui il y a les hommes de bonne volonté, mais il y a aussi ceux qui se détournent de votre chemin, ici ou là, comme si le virus allait soudain leur sauter dessus, ceux qui se détournent avec la peur et la haine dans les yeux. Il y a ceux qui refusent le strict confinement  parce que voyez-vous, la maladie ne concerne que les autres, et qu'ils sont bien  loin, dans un horizon aux contours flous, ceux qui luttent, éternels travailleurs dont parlait Hugo.

Un jour, pas si lointain sans doute, nous serons libérés de cette guerre infâme. Je crains qu'alors, comme à la Libération en 45, on ne se souvienne plus de rien, qu'on danse dans les rues la paix retrouvée, que la fête brûle les esprits, qu'on sillonne à nouveau le ciel  pour ces inutiles voyages qui pourrissent la planète, qu'on retourne remplir ses chariots aux supermarchés, de mille choses inutiles, qu'on oublie l'éphémère fraternité des jours de crise. L'Histoire nous l'a montré, on ne tire jamais de leçons de rien.

Pardon à Jean Moulin, le résistant héroïque, d'avoir fêté à la Libération les résistants du dernier quart d'heure, ceux qui, pour échapper au châtiment de leur collaboration avec l'Allemagne nazie, tondaient les femmes et exécutaient à tous de bras, trahissant les vrais résistants, ceux qui n'étaient plus là pour le dire. Quel sacrifice, cher Jean !

Pardon à vous, soignants de tous bords : nous ne méritons sans doute pas que vous sacrifiiez vos vies .

Des virus et des hommes

22 mars 2020

 

L'épidémie qui a frappé la Chine et s'est déployée à travers le monde, nous frappe aujourd'hui de plein fouet. Nos soignants sont exsangues, la France confinée, l'économie en faillite et le pire  est imminent.  

En 1947, c'était hier, Albert Camus écrit La Peste, une histoire qu'il situe à Oran en 1940, Algérie française. Une épidémie survient, mais ce qu'elle nous donne à lire, ce n'est pas seulement la propagation éclair d'un virus qui décime une population, même si c'est d'abord cela. Car l'essentiel n'est pas là. Cette épidémie est une grille de lecture de l'humanité : qui sommes-nous face au péril qui se dresse devant nous, hydre inconnue qui défie nos connaissances, nos moyens et nos habitudes ?  La peste est mortelle, et face à elle, il y a ceux qui luttent au prix de leur vie pour sauver celles des autres, il y a les insouciants qui préfèrent s'aveugler pour ne pas avoir peur, il y a enfin les prédateurs qui font feu de tout bois. Un jour, la peste s'en va, presque comme elle est venue ... Mais elle reviendra, dit Camus le visionnaire, si la foule en joie qui fête la fin de l'épidémie, oublie ce qu'elle a vécu et se croit à l'abri d'un prochain cataclysme.

Les mots de Camus sont taillés sur mesure pour dire ce que nous vivons aujourd'hui.

Nous avons fait du monde ce qu'il est aujourd'hui : un enfer.

Enfer de surconsommation, enfer de pollution, enfer de maltraitance. Nous détruisons, non seulement la terre, tant pis pour nous ! mais l'univers, sa faune, sa flore, ses hommes. On migre de toutes parts, car le lieu où l'on vit est en proie à la guerre, au terrorisme, au réchauffement planétaire, à tous les sévices qu'en apprentis sorciers nous avons si bien fait naître, incapables aujourd'hui de maîtriser les fulgurances du progrès. Nous avons perdu le sens de l'humain, et à l'heure où tout est communication, tous les liens se brisent, créant des artifices sociaux qui ne sauraient masquer la solitude des hommes, leur désespérance en l'absence de vraie fraternité. Chacun dans sa petite boîte, comme disait le regretté Graeme Allwright, et les réseaux sociaux pour le reste. La langue meurt, la Culture se délite, la résignation est le dénominateur commun de toutes les détresses.

Camus nous avait avertis pourtant que la Peste reviendrait :

Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

Mais nous n'avons rien entendu, car nous avons des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir. Alors le coronavirus, ennemi sournois, a donné l'assaut. Et nous n'avons pas assez de masques, pas assez de lits, pas assez de médecins, pas assez de lucidité, pas assez de courage pour nous dire que peut-être l'épidémie est à lire comme un avertissement aux humains que nous sommes. Quand mettrons-nous un point final à cet emballement du monde contemporain, à cette folie qui nous entraîne inexorablement chaque jour vers notre fin, aussi inéluctable qu'annoncée ? A notre image, le virus s'affole, dévorant chaque jour de plus en plus de victimes, insatiable comme nous le sommes, barbare comme nous le sommes. Comme le disait Camus, la peste est à notre image, elle a surgi de nous, de notre ubris qui nous emporte toujours plus loin. Nous ne sommes pas des sages attaqués par un fléau, nous sommes le fléau lui-même qui se mord la queue, parce que nous marchons sur la tête. Il nous oblige à nous repenser nous-mêmes, à retrouver non point une Arcadie imaginaire, mais un monde où il faisait bon vivre ensemble.

Comme toujours, le désastre a un endroit et un envers. La Bourse s'effondre, mais on réentend le chant des oiseaux dans les parcs désertés. Les voyages sont interdits, mais le ciel respire mieux depuis que les longs courriers ne le sillonnent plus. La lagune et les canaux de Venise ont recouvré des eaux plus claires, et le silence dont on avait étouffé la voix revient bruire à nos oreilles.

Dans ce monde où seul le covid 19 semble pouvoir affronter la puissance mortifère de l'argent, il y a des héros, comme il y en a dans la Peste. Là-bas le docteur Rieux, chez nous d'autres docteurs Rieux, les soignants de France qui montent au front sans masque ni peur pour sauver nos vies, les médecins, les infirmières, les ambulanciers, les pharmaciens ... tous ceux qui nous supplient de rester confinés pour que des lits se libèrent et accueillent d'autres malades. Si l'on emplit les gares ou les marchés, il est bien inutile d'applaudir à sa fenêtre des soignants qu'on empêche d'agir. Et l'on déplore que seules les dictatures parviennent à instaurer l'obéissance collective. Dans ce monde, il y a ce que Jules Romains appelait " Les hommes de bonne volonté ", mais ils sont trop peu nombreux à agir dans l'ombre et tendre la main. Camus nous dit qu'on est un homme quand on résiste, quand on agit, quand on aime, quand on dépasse l'absurde qui s'est emparé de nous. Il écrit : Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… »

Saurons-nous tirer la leçon de ces temps difficiles ? Il le faudrait, mais je ne le crois pas. L'allégresse reviendra, qui nous fera oublier qu'un temps nous étions redevenus humains, solidaires, fraternels, aimants. Question de survie ? L'homme doit-il oublier pour continuer à vivre ? L'Histoire nous l'a maintes fois prouvé : on ne tire jamais de leçon de rien, et il semble bien vain d'espérer encore.

C'est ce que je me disais à l'automne, en arpentant la rampe de Birkenau, où de remarquables ingénieurs, et des gens au-dessus de tout soupçon, ont pensé dans le moindre détail la logistique parfaite de la déshumanisation et de l'extermination.

Spleen

7 février 2019

 

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Pas la moindre lumière dans ce poème terrible, construit sur trois strophes temporelles créant les circonstances de l'action, dans la quatrième strophe. Et puis une dernière, hors-texte, séparée des autres par cette ponctuation chère à Baudelaire, le tiret, qui isole la détresse et semble rejeter le poète à l'écart des vivants. Mais voyons les trois premières : elles créent une véritable prison où le poète se débat inutilement: le ciel l'emprisonne, parce qu'il n'est plus ici espace et élévation, mais pèse comme un couvercle. On note d'ailleurs avec quel art  Baudelaire use d'un terme particulièrement trivial et inattendu en poésie, " couvercle ". Le vocabulaire le plus familier prend ici un sens beaucoup plus fort, en accord essentiel avec le désespoir du captif, et cette conversion étonnante illustre fort bien la démarche poétique : prendre la réalité et en extraire l'invisible, l'ineffable mystère. C'est ce mot banal, " couvercle " qui grave à jamais ce Spleen dans notre esprit, parce que désormais il se charge d'un sens poétique. Quelle force également dans le mot " ennuis ", affublé d'un adjectif au pluriel qui le rend infini dans la durée comme dans la tristesse ! Ces longs ennuis semblent s'animer comme des bêtes qui viennent ronger le coeur, et ils ouvrent tout un bestiaire d'animaux lugubres. L'horizon se referme, et nous voilà piégés par ces ténèbres redoutées avec cet oxymore " jour noir ", associé à " triste " illustrant qu'il ne s'agit pas ici de la nuit qui succède au jour, mais d'un néant définitif, celui qu'il évoquait déjà dans Harmonie du soir

Un coeur tendre qui hait le néant vaste et noir

et que confirmera la suite du texte. Le mouvement qui se fait est celui de la chute, comme l'indiquait déjà Chant d'automne

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres

avec le verbe " verser " annonçant la pluie du vers 9. Le ciel emprisonne, mais la terre aussi, puisqu'elle s'est métamorphosée en " cachot humide " où l'Espérance est prisonnière, comme de la boîte de Pandore, assimilée à la chauve-souris, ce qui n'est pas un hasard, car en Occident, cet animal fut souvent considéré comme maléfique et cloué à la porte des granges. Il n'est pas vraiment étonnant qu'elle soit choisie ici pour incarner le poète aux prises avec les ténèbres. L'albatros, lui, était victime des hommes d'équipage, mais ici la chauve-souris est prisonnière de la terre : on est descendu d'un degré dans le désespoir, car c'est l'univers qui est ici la proie du Mal, le poète est prisonnier des éléments, air, terre, eau, qui lui donnent un assaut furieux. L'enfermement est à son comble, renforcé à la troisième strophe par la pluie. Nous entrons dans un univers géométrique où la pluie relie le ciel à la terre : le monde devient une prison, et sa vastitude, incarnée par les adjectifs " immenses " et " vaste " n'est plus synonyme d'espace, mais signifie l'impossibilité de fuir et d'échapper au spleen qui l'étreint. La pluie se réifie en barreaux qui quadrillent l'espace, et surgit alors un autre animal, l'araignée, qui n'est pas lui non plus un choix hasardeux. Ce n'est pas l'araignée en soi qui importe, mais sa capacité à tisser la toile, qui renchérit sur l'enfermement. Elles sont nombreuses " un peuple ", mais surtout, elles emprisonnent le siège de l'inspiration, annihilant ainsi la fonction du poète, désormais impuissant à dire, comme le suggère déjà l'adjectif " muet ", qui fait entrer le sens de l'ouïe dans ce texte, bande sonore hallucinatoire, qui mêle silence et hurlement. L'harmonie qui demeurait à la fin d'Harmonie du soir, ou même d'Une Charogne a disparu avec ces cloches en proie à la folie, qui s'animent et blasphèment contre le ciel au lieu d'accompagner la prière. Dans cette strophe, tout se dérègle, et ce n'est pas non plus un hasard que l'hallucination soit auditive. Le Spleen en effet dénature le chant, qui devient " furie ", " hurlement ", " gémissement ", mais peut aussi devenir son contraire, le silence, comme on le voit dans la dernière strophe, posthume en quelque sorte, où surgit une image funèbre d'autant plus terrifiante qu'elle est intériorisée et anticipe la mort du poète. Ce ressenti tragique est très fréquent chez Baudelaire, on le trouvait déjà dans Chant d'automne

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.

mais plus édulcoré, plus diffus, alors qu'ici, l'image est beaucoup plus réaliste : on a un défilé de corbillards, et une référence plutôt cynique aux pirates, mais surtout on a les allégories de l'Espoir et de l'Angoisse, avec la défaite de l'Espoir traduite par un simple rejet, tandis que l'Angoisse se déploie par le biais d'un enjambement qui entérine sa victoire. On note le style haché qui s'oppose à l'élan victorieux du Spleen ( un vers et demi ), et il ne peut nous échapper que nous sommes passés d'Espérance à Espoir. L'Espérance est plus profonde que l'Espoir, elle est en relation avec des forces qui nous dépassent, elle est transcendentale, alors que l'Espoir a une dimension humaine, même s'il est modeste, il peut nous donner de la force. Malheureusement ici, l'Espérance est prisonnière, ce qui ne laisse aucun espoir au poète d'échapper à la mort, privé d'espace et privé de voix.

Baudelaire a emprunté le mot Spleen à la langue anglaise, et ce Spleen aux mille visages est insupportable pour cette raison-même, parce qu'il n'est assimilable à aucune cause précise, et donc réductible à aucune définition. Néanmoins, à l'origine du Spleen, il y a une angoisse fondamentale de Baudelaire devant le Temps, cet " obscur ennemi "qui vampirise ses forces. Ainsi miné par le Temps, le poète devient imaginairement espace de la mort, mort-vivant, d'où cette image du " cachot ", d'où cette sensation d'oppression, d'où cette hallucination, ces vertiges. Tout cela faisant éclore des images magnifiques, ces " longs ennuis " par exemple, dont l'esprit est la proie, ou alors ce "sphinx de granit " dont il rêve,

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche

Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

L'Idéal est la négation imaginaire du Spleen, là-bas mystérieux ou avant mythique, incarné peut-être par la femme aimée dont l'adoration serait antidote aux blessures. Mais non ! car la femme, paradis artificiel comme le vin ou le haschich, n'offre qu'une image dégradée et périssable de l'Idéal. La femme est naturelle, c'est à dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire. A moins de s'effacer pour ressusciter dans la mystique du souvenir ...

Le Guépard

12 juin2017

Je rentre de Sicile et songe à ce voyage ...

Pourquoi l'ai-je fait ? Le charme de la Sicile africaine, sans doute, Palerme, Monreale, Erice, Ségeste, Marsala, Trapani, Agrigente ... Mais au fond de moi persiste la musique d'une valse dans la salle de bal du palazzo Gangi, et l'image d'un couple, Angelica et le Prince de Salina, valsant au bord du monde, sur cette ligne brisée  du temps qui passe ... Ce que je suis venue chercher à Palerme, c'est cela, l'éternité de ce qui fut.

Se retrouver déambulant dans les salles d'apparat désertes du palazzo Gangi, portés par la voix de celle qui l'arrache à la décadence, c'est un moment d'émotion qui vous laisse pantelant, dans une nostalgie douloureuse. Dans la salle de bal, vos lèvres goûtent à peine les dolci siciliennes, et vous prenez sans le voir ce verre de lait d'amande que vous présente le majordome sur un plateau d'argent. Vous êtes ailleurs, dans ce palais où vint Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ami de la princesse des lieux,  qui visiblement lui servirent de modèle pour le Guépard.

Cette oeuvre magistrale de Lampedusa, qui fut boudée à sa sortie en 1956 avant de connaître la gloire posthume d'une oeuvre mythique, nous raconte la vie de don Fabrizio Salina, un prince sicilien dans la tourmente révolutionnaire du Risorgimento, entre un ordre ancien incarné par  François II, roi des deux Siciles, et un ordre nouveau porté par Garibaldi, qui veut unifier l'Italie sous la houlette du roi de Piémont Sardaigne, Victor Emmanuel II. L'expédition des Mille, les fameuses Chemises Rouges de Garibaldi, débarque à Marsala le 11 mai 1860. Un soldat tué est retrouvé dans les jardins du Prince de Salina à San Lorenzo : entre deux récitations du chapelet, la révolution s'invite chez les aristocrates, tenants du monde ancien, et le Prince envoie toute sa famille à la campagne, dans son domaine de Donnafugata, petite localité où règnent les Sédara, nouveaux riches sensibles aux sirènes du nouveau monde. Le jeune neveu et pupille du Prince, Tancrède de Falconeri, d'abord engagé aux côtés de Garibaldi, reniera bientôt ses anciennes amours pour rallier la nouvelle armée du roi Victor Emmanuel II, insensible aux exécutions sommaires de l'aube touchant ses anciens amis garibaldiens. Les temps changent, les hommes aussi. Il épousera la fille du maire de Donnafugata, don Calogero Sédara, une beauté sensuelle et ambitieuse, compagne idéale d'une ascension vers les hautes sphères de la politique. Pendant ce temps, le Prince Salina, lucide et résigné, acquiesce à ces temps nouveaux et reprend son dialogue ininterrompu avec les étoiles, son refuge loin des tribulations humaines.

Le Guépard est une oeuvre dense, d'une beauté crépusculaire :  Luchino Visconti lui offrira  de sublimes images, auxquelles la Palme d'Or sera décernée à Cannes en 1963. Le prince de Salina, magistralement interprété par Burt Lancaster, est le personnage central du texte : tout converge autour de lui, depuis le moment où il dirige la prière en son palais de Palerme, jusqu'à cette double fin, celle de Lampedusa où le Prince, n'ayant pas la force d'atteindre sa villa de San Lorenzo, s'arrête à l'hôtel Trinacria où il mourra, celle de Visconti, où il s'agenouille sous les étoiles en quittant le bal des Ponteleone, puis se perd dans les sombres ruelles de la ville.

Bien qu'il soit versé en astronomie et mathématiques, ce qui pourrait lui donner l'illusion de dominer le monde, le Prince est un intellectuel clairvoyant, qui voit s'effondrer le monde auquel il appartient, mais ne fait rien pour empêcher la chute. Il sait en effet qu'elle est inexorable, c'est pourquoi il votera oui au référendum pour l'unité de l'Italie sous l'égide du futur roi Victor Emmanuel II. Il offrira même son neveu Tancrède à la belle Angelica Sédara, étoile montante d'un nouvel ordre social, nécessaire à l'ascension du jeune ambitieux. C'est une vision de l'Histoire désespérément juste, qui conduit le descendant des Falconeri à s'allier avec une bourgeoisie enrichie rêvant de lendemains libéraux. Le personnage emblématique de cette classe moyenne pragmatique à qui l'argent n'a apporté ni l'éducation, ni la culture, ni les titres de noblesse, est le maire de Donnafugata, don Calogero, le seul à pouvoir redorer le blason d'une aristocratie ruinée qu'il rêve d'acheter. Le plus beau moment de l'oeuvre est sans doute la visite de Chevalley, émissaire de la préfecture chargé d'une mission auprès du Prince, nommer cet illustre sicilien sénateur du nouveau royaume. Devant le refus du Prince de collaborer avec cet ordre nouveau, Chevalley reprend la route, persuadé que la nouvelle administration changerait tout, dans cette Sicile orgueilleuse et misérable où les hommes sont des dieux. Dans la clarté livide de l'aube, Donnafugata se réveille parmi les immondices qui s'accumulent contre ses murs lépreux, les enfants malades, les veuves, et dans  la calèche qui le ramène au Piémont, Chevalley n'entend pas les dernières paroles du Prince, signe que ces deux mondes resteront éternellement étrangers l'un à l'autre.

Tout cela ne devrait pas pouvoir durer ; cependant cela durera, toujours ; le toujours humain, bien entendu, un siècle, deux siècles ...; et après ce sera différent, mais pire. Nous fûmes les Guépards, les Lions ; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes ; et tous ensemble, Guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous prendre pour le sel de la terre.

D'ailleurs, c'est Tancrède lui-même, qui a pourtant du sang noble dans les veines, qui admoneste le Prince

Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change. Est-ce clair ?

Il s'engage  dans les Chemises Rouges de Garibaldi qui bousculent le petit François, roi des deux Siciles, parce que c'est un calculateur assez ignoble au fond, qui ne s'allie à Garibaldi que pour mieux trahir la République que ce dernier appelle de ses voeux, et rejoindre, fier de son nouvel uniforme, l'armée régulière du nouveau Roi d'Italie, applaudissant à l'exécution de ses anciens amis au petit matin. L'avenir est aux hyènes, aux Sédara qui ont l'argent, aux Tancrède qui ont l'ambition, à tous ces brigands qui font feu de tout bois, et les Guépards, fauves insoumis qu'on ne soumettra pas, ne sont plus porteurs d'avenir. Il faut se résigner à ce que tout change pour que tout reste pareil, triste aveu de l'Histoire des hommes. Dans la calèche qui les reconduit à la villa après le bal, Tancrède salue l'exécution de ses anciens amis au nom de l'ordre nouveau, tandis qu'Angelica se love au creux de son épaule, heureuse, assouvie, à l'image des lendemains qui chantent.

Le Prince de Salina , dans sa beauté crépusculaire, nous émeut profondément, parce qu'il est la figure universelle de la condition humaine, dont la finitude est l'expression la plus tragique. Il promène, chez Lampedusa comme chez Visconti, sa superbe aristocratique dans un monde qui se désagrège, mais l'on perçoit à chaque instant ce noble désespoir qui colore chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Il est le timonier d'un navire qu'il saborde pour mieux maîtriser son naufrage, et il est très troublant de le voir anticiper l'irrémédiable. Planté au sommet de sa famille, il assigne à chacun son rôle dans le désastre. Il aime Maria Stella d'un amour nécessaire, offrant une maîtresse à son corps puissant qu'elle ne sait combler, il aime sa fille Conchetta, amoureuse de Tancrède mais incapable de l'accompagner sur le chemin des honneurs, et la sacrifie à la pulpeuse Angelica, en osmose avec ce monde de paraître jouisseur, il ramène le Père Pirrone aux réalités d'un monde qui change, refuse les honneurs proposés par Chevalley, et déambule dans ce bal des fantômes au palais Ponteleone comme une ombre, s'arrêtant devant La mort du Père, tableau de Greuze, dans un terrible face-à-face avec lui-même, et achevant, dans une valse sublime avec Angelica, ce tango funèbre avec la Mort, point d'orgue de la fête, avant de retrouver les ténèbres et de poursuivre son dialogue avec les éternelles étoiles.

Luchino Visconti achève son film sur l'image du Prince dans les ruelles de Palerme, sur cette ombre qui n'appartient déjà plus au monde des vivants et s'éloigne dans l'obscurité. Lampedusa est plus cruel encore. Il fait mourir son prince dans un hôtel inconnu, mais surtout, dans un huitième chapitre, il revient au personnage de Concetta, retirée avec ses soeurs dans la villa familiale. Elle vit en solitaire, et dans sa chambre, il y a quatre énormes caisses en bois peintes en vert, et devant elles, par terre, un petit tas de fourrure. Les caisses contiennent le trousseau de Concetta, confectionné 50 ans plus tôt, et le paquet de fourrure, c'est Bendico, le chien du Prince mort depuis 45 ans, depuis 45 ans empaillé, véritable nid d'araignées et de vers, abhorré par les domestiques qui depuis des décennies en demandaient l'abandon aux ordures... Les soeurs gardent des reliques qui s'avèreront sans aucune valeur. On retrouve Angelica, veuve de Tancrède, la maladie qui la transformerait trois ans plus tard en une larve pitoyable était déjà à l'oeuvre mais elle se tenait tapie dans les profondeurs de son sang ... Mais surtout, le sénateur Tassoni, ami très cher de Tancrède, révèle à Concetta l'incompréhension qui peut-être tua dans l'oeuf les tendres sentiments de Tancrède envers elle. Il parlait d'elle autant que d'Angelica, elle incarnait pour lui sinon l'amour, au moins cette délicieuse adolescence qu'on n'oublie jamais. Alors, prise d'un accès de colère contre cette impétuosité, cet orgueil des Salina qui frémissaient en elle et l'avaient aveuglée,  elle s'en prend au chien Bendico, qui insinue en son coeur des souvenirs amers. Elle ordonne qu'on l'emporte et qu'on le jette.

Quelques minutes plus tard ce qui restait de Bendico fut jeté dans un coin de la cour ... au cours de son vol par la fenêtre sa forme se recomposa un instant : on aurait pu voir danser dans l'air un quadrupède aux longues moustaches et la patte droite antérieure semblait lancer une imprécation. Puis tout s'apaisa dans un petit tas de poussière livide.

Visconti a édulcoré le dénouement, même si sa fidélité à l'esprit du texte est absolument remarquable. La vérité historique semble plus douloureuse. Sans doute un attachement quasi autobiographique au Prince de Salina, sans doute un effet de miroir l'empêchèrent-il d'engloutir le personnage dans les vicissitudes de la vie ordinaire. Les choix de l'un et de l'autre, tous deux dramatiques, peignent une manière différente d'approcher la décadence : profondément humaine chez Lampedusa, elle s'exprime chez Visconti à travers un romantisme flamboyant  que l'on retrouvera dans Ludwig ou le Crépuscule des dieux, magistralement interprété par Helmut Berger. Et ce n'est pas sans raison que le cinéaste réunira dans son avant-dernier film, Violence et passion, Burt Lancaster et Helmut Berger, pour ce face à face troublant et récurrent chez Visconti de deux mondes irréconciliables.

C'était un soir d'été ...

4 juillet 2019

 

A l’Encre malouine…


Littérature et émerveillement
Comme il a été difficile de redescendre sur terre après une si belle soirée ! C’était un de
ces moments rares dont la seule évocation accroche un sourire de bien-être au cœur.
Cette incroyable aventure a débuté par une rencontre fortuite avec Charlotte, Danielle,
Nolwenn, Carole et Charles bien sûr, lors du festival « Etonnants Voyageurs »
2018. Quand cette fine équipe s’est arrêtée devant le stand des éditions Le Vistemboir,
elle l’a électrisé ! Tout m’a plu dans Charlotte : son franc-parler, son enthousiasme, son
énergie et son talent pour fédérer les passions … Je lui ai présenté le catalogue du
Vistemboir en insistant sur le dernier-né de la collection : Un chêne de Belinda Cannone …
Et comme par magie, nos mots qui se bousculaient étaient ceux d’un même langage :
savoir « s’émerveiller de choses simples » ? Comme d’un arbre tout ordinaire ???
Quelques passages du livre aussitôt dévorés, Charlotte m’a lancé cette invitation pour…
un an plus tard ! Belinda Cannone, aussitôt contactée, a senti elle aussi qu’il se passait
quelque chose de peu commun à Saint-Malo … et a coché la date sur son agenda. Dix mois
de silence total m’ont fait m’interroger mais quand Charlotte dit, elle ne le redit pas, et
Belinda confiante n’avait pas rayé ce 4 juillet.
Belinda Cannone est aujourd’hui une auteure unanimement reconnue, pas seulement
pour ses écrits, qu’ils soient romans, essais, récits, poèmes…mais aussi par ses prises de
position, sur la liberté des femmes, sur notre rapport au monde et autres sujets de
société. Elle revendique de ne pas être une philosophe, et pourtant elle apporte des
réponses concrètes et totalement nouvelles à certains problèmes existentiels qui nous
agitent. Elle offre avec finesse ses observations, sensibles, sur la vie qui nous entoure,
analysant avec justesse, bienveillance et optimisme, sa perception d’une petite chose
toute simple, d’un paysage grandiose ou d’un sentiment.
Comment ne pas lui être reconnaissante de m’avoir accordé sa confiance en m’offrant ces
textes magnifiques qui composent Un chêne, un petit livre pas si modeste que ça bien
qu’il ne soit que les « travaux pratiques » de S’émerveiller 1 et le petit frère de La forme du
monde
  2 ?
Un grand merci à vous tous, à toi ma chère Charlotte qui avais si bien préparé cette
rencontre, à Charles pour sa gentillesse et son talent de photographe, et à toute l’équipe
de l’Encre malouine.
Vous nous avez fait atteindre des sommets.


Emmanuelle Chevalier
Editions Le Vistemboir

Notre Dame de Paris

16 avril 2019

 

Parce que Victor Hugo a chanté Notre Dame, parce qu'il en a fait l'héroïne d'un roman historique en 1831, parce qu'il a joué un rôle essentiel dans sa rénovation au XIXe siècle, parce qu'un passage de ce roman est prémonitoire :

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.

Pour toutes ces raisons, souvenons-nous qu'un livre et son auteur peuvent à eux seuls élever au rang de mythe le chef-d'oeuvre auquel les bâtisseurs de cathédrales ont sacrifié leur vie entière.

Notre Dame de Paris, dont la construction dura 107 ans, de 1163 à 1270, est cette silhouette ancrée sur l'île de la Cité, familière au monde entier, qui pleure sur le désastre d'une nuit d'avril. Terrible printemps que celui où la forêt s'embrase, trouant la nuit d'un cyclone de feu qui va engloutir huit siècles d'Histoire. La flèche de Viollet le Duc, joyau de l'art gothique, s'effondre, emportant la toiture, une partie de la voûte s'écroule, et l'on craint pendant une partie de la nuit que le beffroi nord ne cède, défigurant à jamais le parvis désert. 

Notre Dame, c'est un Paris populaire, le patrimoine d'un peuple, le souvenir du couple mythique que formèrent Quasimodo, le bossu difforme et la belle Esméralda, dont les ossements enlacés, quand on voulut les séparer, tombèrent en poussière.

Et pourtant, Victor Hugo, visionnaire de génie, avait écrit : L'église elle-même s'effacera bientôt peut-être de la terre, ce qui avait provoqué en juillet 1845 le vote d'une loi pour sa restauration. Il n'imaginait sans doute pas que l'horreur surviendrait près de deux siècles plus tard, défigurant cet édifice qu'il aimait tant.

Vision apocalyptique  du 16 avril 2019, la cathédrale brûle, et on ne parvient pas à contenir les flammes qui la dévorent, tandis que les parisiens, agglutinés sur les quais, les spectateurs du monde entier, devant leurs écrans, croient faire un mauvais rêve dont ils se réveilleront meurtris, mais soulagés que le cauchemar s'achève. Hélas, ce matin, se dresse au bord de la Seine le corps calciné de Notre Dame, qui s'est néanmoins arc-boutée de toutes ses forces pour résister à cette tragédie sans pareille. Elle est encore debout, cette mère farouche, et pointe, comme un défi, ses tours jumelles aux lignes pures vers le ciel, comme ses soeurs outre-atlantique avant le 11 septembre, dévorée de l'intérieur mais demeurée vivante,

... belle, ô mortels, comme un rêve de pierre

En passant devant, on pourrait croire au miracle, comme si elle avait décidé, envers et contre tout, de cacher sa cyclopéenne blessure.

Elle est restée debout, signe que nous devons la remettre totalement debout. Beaucoup de mécènes ont déjà adressé des fonds pour une restauration qui prendra peut-être des décennies. Dans ce monde où tout se délite et se désagrège, quelle belle leçon d'humanité ce serait de participer à cette élévation et, obéissant à la voix du poète, de reconstruire cette cathédrale, dont Louis VII et le pape Alexandre III posèrent la première pierre et Philippe-Auguste la dernière, et qui veilla sur nous depuis tant de siècles.

Si vous souhaitez participer à la restauration, contactez la Fondation du patrimoine. Merci.

Bateau ivre

28 novembre 2018

 

Une nouvelle adhérente de l'Encre Malouine a écrit un texte sur la Route du Rhum.

Nous sommes heureux de le publier ici.

Bienvenue à Catherine, merci et à très bientôt !

Bateau ivre

 

Le cap Fréhel est déjà loin.

 Loïc Camarec, engoncé dans sa parka orange, arbore un large sourire. Son Ultime dernier cri glisse sur l’eau à vive allure.

Pas de précipitation ! se dit-il, tant que Gaël Lecoq est en vue, tous les espoirs sont permis.

Il borde la grand-voile et pose son regard sur l’horizon. Un flamboyant soleil se laisse glisser dans l’eau, la silhouette d’une famille de dauphins transperce le revers des vaguelettes argentées, tout est calme et Loïc savoure ce délicieux moment.  

C’est l’heure du casse-croûte, pense-t-il en descendant dans le réduit qui fait office de cuisine - salle à manger – salon – chambre – bureau. Il allume la bouilloire pour redonner vie à sa blanquette de veau lyophilisée et jette un œil sur les écrans lumineux où une carte marine s’affiche. Il regarde sa montre, constate qu’il lui reste quarante-sept minutes avant la sixième porte de sommeil. Loïc attrape la barquette-repas  réchauffée par l’eau bouillante, se cale dans le carré et tout en mangeant, commente la météo à haute voix.

Je vais me farcir une putain de tempête ! Allez matelot, prends des forces, ça va souffler ! s’encourage-t-il 

Son repas englouti, Loïc déploie le confortable matelas ergonomique, enclenche le pilote automatique et reçoit un appel du routeur.

Loïc ? tu m’entends ? t’as vu la météo ? ça va tanguer! il faut que tu prennes un peu de repos avant la tempête. Bon courage. Ah! au fait, tu sais qu’on change d’heure cette nuit ? Allez, dors bien 

Loïc sombre dans un profond sommeil et cinquante minutes plus tard, le bip-bip du réveil retentit. Un grand verre d’eau et le voilà debout sur le pont. C’est la nuit, une nuit noire, légèrement éclairée par une petite lune blafarde, on n’entend que le bruit des vagues qui se brisent violemment sur la coque et le vent qui hurle dans les haubans. Loïc est projeté à l’avant malgré le harnais qui le retient et se tend. Il se cogne la tête sur la bôme. A demi- assommé il roule sur le trapèze. Son regard se pose au sommet du mât. Loïc se fige,  interloqué par la présence d’un homme en ciré orange, qui s’affaire sur le gréement à plus de quarante mètres de hauteur. Loïc reprend ses esprits, passe sa main sur sa tête pour s’assurer qu’il n’a pas subi un traumatisme crânien quand une énorme vague le submerge. Aussitôt, il réalise que tout cela est bien vrai et s’insurge :

Mais d’où il sort, ce type ?

Loïc se redresse d’un bond. Il est trempé des pieds à la tête, détail sans importance à ce moment précis, il faut agir vite. La tempête se déchaîne, le vent le bouscule hargneusement mais il garde les yeux rivés sur le sommet du mât.

Qu’est-ce qu’il fout là, lui ? Je fais une course en solitaire et j’ai un gus qui a élu domicile sur mon bateau, il va me faire éliminer, l’imbécile !

Fou de rage, il entreprend l’ascension du mât, mais le poids des deux hommes crée une gîte inappropriée. Il saute sur le trapèze avant que le catamaran ne se retourne et crie de toutes ses forces des insultes à l’adresse de l’invité surprise.

Gonflé ce mec ! en plus il a pris ma parka ? se dit-il au moment où il constate qu’il porte lui aussi sa parka orange. Alors il s’habille comme moi : bizarre !

Maintenant, le voilà qui descend tranquillement du mât et dit :

Je t’ai sauvé la mise mon vieux ! sans moi, finie la croisière !

Loïc fulmine: pour qui il se prend ?

Au fait, je m’appelle Loïc. Ta voile s’est détachée pendant que tu dormais. Tu pourrais me remercier au lieu de faire une tête pareille !

Loïc le regarde avec des yeux effarés. L'autre enchaîne :

Je me ferai bien un petit café, moi !

Loïc est soudain tiraillé . Il ne sait plus s’il doit considérer l’inconnu comme un allié ou comme un ennemi. Il remarque qu’il n’a pas eu besoin de lui montrer où était rangé le café. Visiblement ce deuxième Loïc connaît la cabine aussi bien que lui. Il est perdu, il se voit dans cet autre. Les gestes de l’homme sont identiques aux siens. Alors Loïc sort ! Il va sur le pont prendre l’air. La tempête s’est calmée. Il gonfle ses poumons, s’étire et retourne vers la cabine car il a entendu un cliquetis, signe d’un appel radio.

- Bonjour à tous les skippers ! Il est trois heures du matin. Tout le monde a pensé à changer l'heure de sa montre ? On vous souhaite une belle journée !

Il se retourne vers son double.

Mais Il n’est plus là.

Il a disparu.

Montaigne, un homme libre au coeur des guerres de religion, par Arlette jouanna

19 octobre 2018

 

Retrouvez l'intégralité de la conférence en cliquant sur le lien.

Harmonie du soir

26 octobre 2018

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!

Une charogne est un texte dur, parce que délibérément lucide, et la lumière parfois éblouit. Harmonie du soir nous parle aussi de transfiguration, mais d'une manière apparemment plus douce, apparemment, car le fond est peut-être encore plus désespéré.

Nous avons affaire à un pantoun, forme poétique maltaise révélée au public français par Victor Hugo. Qu'est-ce qu'un pantoun ? Un poème composé de strophes de 4 vers, les second et quatrième vers devenant les premier et troisième de la strophe suivante. Il doit développer deux thèmes distincts, mais étroitement mêlés. Il y en a peu dans la poésie française, celui-là est sans doute le plus beau. On peut penser que les grandes expositions universelles de la fin du XIXe siècle ont sensibilisé le public aux arts exotiques et ne sont pas étrangères à cet engouement. Baudelaire a pris bien des libertés en usant de cette forme, déjà parce qu'il écrit en alexandrins, ce qui n'était pas admis, mais il faut dire aussi qu'il n'a jamais revendiqué cette forme poétique, dont il s'est inspiré selon son humeur. Disons que nous étudions ici un pantoun baudelairien. Dès le premier vers, nous entrons dans une dimension sacrée avec cette formulation quasi biblique Voici venir les temps ... présentatif, infinitif et pluriel, qui nous plonge dans un temps éternel, dimension sacrée renforcée par le vocabulaire religieux qui émaille ce texte, en particulier les accessoires du culte : encensoir, reposoir, ostensoir, la progression de l'un à l'autre terme étant extrêmement significative. L'encensoir est le vase sacré qui contient l'encens, le reposoir , l'autel dressé sur le parcours d'une procession, et l'ostensoir, le vase sacré qui contient les hosties. Nous sommes donc bien dans une cérémonie où le parfum des fleurs monte comme l'encens vers le ciel, l'exhalaison des parfums n'est pas anecdotique, c'est un acte mystique, une prière, et nous nous souvenons que le poème Correspondances, emblématique, nous plongeait dans cette même dimension

La Nature est une temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles

Oui, c'est une prière qu'on fait à l'heure de l'Angélus, car cet homme que d'aucuns montrent du doigt comme blasphémateur était profondément mystique. Commence alors une étrange valse puisqu'elle est sans valseurs, où comme dans un monde ancien désaffecté

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;

L'atmosphère est étrange, on a l'impression d'un bal fantôme, où le vertige remplace bientôt toute notion de temps et d'espace. La valse glisse sur les allitérations en l, dans un superbe chiasme où naît la langueur. A la seconde strophe apparaît le violon, mais le plus intéressant ici est cette assonance en i, poignante comme la douleur qui étreint soudain le poète. Cette assonance, on la trouve dans l'une des deux rimes sur lesquelles se construit le texte, ige et oir, la souffrance alternant avec la majesté, et le spleen envahit le texte avec le passage de la vibration au frémissement, puis à l'affliction, et la surimposition du coeur au violon. Nous ne sommes pas si loin des  sanglots longs des violons de l'automne verlainiens, et on se souvient  que le petit morceau de bois cylindrique coincé à l'intérieur du violon pour relier la table d'harmonie au fond, s'appelle l'âme.

Le ciel est triste et beau : c'est toujours le cas chez Baudelaire, comme il le dit lui-même : J’ai trouvé la définition du Beau, – de mon Beau. C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, laissant carrière à la conjecture. (...) Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s’associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie [en] est un des ornements les plus vulgaires ; – tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il n’y ait pas du Malheur. Et c'est si vrai que l'on entend les deux adjectifs comme s'ils ne formaient qu'un seul phonème " tristebo ", comme si la tristesse, au sens étymologique du terme, s'attachait inexorablement à la Beauté. Dans la troisième strophe le spleen éclate, terrifiant, avec l'arrivée des ténèbres, de cette nuit dont le poète a peur, cette nuit qu'il appelle le " noir ", parce que ce n'est pas un moment du jour, mais un gouffre éternel où il chute sans rémission. Vertige, chute, glaciation ... Condensé tragique de la vie du poète, qui n'a plus que la peau sur les os, qui a froid, atteint d'hémiplégie dès 1866, d'aphasie ensuite. Ses forces vives se tarissent, et désormais il redoute que tarisse avec elles le souffle poétique, la seule chose qui le maintienne en vie. C'est le sens du vers 12, un chef-d'oeuvre à lui tout seul, avec ces allitérations en s qui glacent comme le serpent. On a ici une image d'Apocalypse avec la noyade du soleil, du feu et de l'eau confondus, on a l'emploi du passé composé, le temps de l'achèvement, du non retour, le soleil ne renaîtra pas, et puis les couleurs du crépuscule associées au sang, vision horrible, mais surtout au sang qui n'est plus celui de la vie qui coule dans les veines, mais celui du cadavre, de la décomposition, qui laisse lire en filigrane la mort du poète. Cette glaciation des forces vives causait à Baudelaire une terreur proche de l'hallucination. Souvenons-nous de son Chant d'automne

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

où l'on retrouve cette glaciation, cette intériorisation du froid, ce soleil piégé par les glaces, cette lumière qui s'éteint, ce souffle vital qui a disparu.

Et c'est alors que surgit, à nouveau, comme dans Une Charogne, le souvenir, le lumineux souvenir dont l'écriture poétique gardera la trace. Ce coeur tendre, par-delà la mort, gardera le souvenir de l'amour, de cette lumière qui baigna les amants, et l'on observe alors une étonnante progression dans les rimes riches de ce poème. Nos passons de la " tige ", partie banale de la fleur, au " vertige ", qui naît de l'évaporation du parfum, au " vestige ", quintessence de ce qui reste quand tout a disparu. C'est exactement la problématique des Fleurs du Mal, extraire ce qui demeure de ce qui périt. Au sens théologique, le vestige est l'empreinte que laisse Dieu dans chacune de ses créatures, et il s'agit bien de cela dans ce poème qu'on lit comme une prière. Le poète est Créateur de sens, et il va " recueillir " cette trace qui ne sombrera pas dans les limbes du Temps. S'il disait " garder " dans Une Charogne, il dit ici " recueillir ", ce qui implique un acte presque sacré, avec une triple postulation : la conservation, mais surtout le recueillement mystique, et enfin le recueil poétique qui met en abyme ici le recueil des Fleurs du mal. Cela renvoie au titre Harmonie du soir, et à l'origine grecque du mot " harmonie ", qui signifie " assembler, mettre ensemble " et évoque, plus que l'état de bien-être, une recomposition de ce qui est épars et confus. Le dernier vers éclate alors comme un des plus beaux vers baudelairiens, avec le toi et le moi enfin réunis, cette lumière douce mais persistante au centre du vers, qui brille comme celle indiquant la présence divine dans les tabernacles, ce terme enfin d' ostensoir " qui fait, avec cette rime somptueuse, du coeur du poète un réceptacle de l'éternel amour.

Pure merveille que ce texte, qui n'empêche pas néanmoins que le spleen le ronge, comme on le voit dans le Spleen, poème 78 des Fleurs.

Une charogne, de Charles Baudelaire

17 juillet 2018

 

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché, 
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection, 
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

La force extraordinaire de la poésie de Baudelaire naît du contraste entre la perfection classique de la forme et la modernité provocatrice  ( pas provocante ) du contenu. L'expression est solennelle, mais l'audace de la comparaison, de la métaphore, de l'oxymore, d'un rythme, d'un mot, d'une ponctuation même, dynamite cette forme, faisant émerger des accords inconnus et des mondes insoupçonnés. On a dit de Charles Baudelaire qu'il était le premier des Surréalistes ... mais non ! Les Surréalistes faisaient exploser le réel pour lui surimposer une autre réalité, poétique celle-là. Baudelaire revendique un surnaturalisme qui va chercher au coeur du réel un sens invisible, caché, en harmonie avec le monde invisible, mais le réel est toujours reconnaissable, transfiguré par une forme poétique qui en révèle les mystères. La poétique baudelairienne met à nu l'opaque, le délivre de cette boue, lui donne la transparence des choses infinies.

Et c'est particulièrement évident avec un texte comme Une Charogne, écrit pour Jeanne Duval, la déesse noire, qu'elle n'apprécia pas d'ailleurs, car elle le prit à la lettre, et non pas à l'esprit.

Le début prend immédiatement à la gorge : c'était " un beau matin d'été si doux ", et malgré la beauté du passé simple, ce que l'on voit est " une charogne infâme ". Tout s'oppose, et c'est pourtant de cette opposition que naîtra la Beauté absolue. Car

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

comme si déjà l'alchimie s'opérait, comme si déjà le laid, l'horrible s'éclairaient d'une étrange lumière. Car

... le ciel regardait la carcasse superbe

transfigurant l'objet hideux puisqu'il devient " superbe ". A noter l'emploi de l'imparfait qui éternise le regard, alors qu'on se souvient de " vîmes ", fugitif devant cette vision d'horreur. La comparaison surgit alors " comme une fleur " : l'alchimie a eu lieu, renforcée par ce verbe à l'infinitif " s'épanouir " qui prend un relief inouï , isolé après la virgule, et qui nous montre également l'humour du poète, qui le fait rimer avec  " évanouir ", attitude prosaïque de celle qui s'arrête en-deçà de la vision poétique. On retrouve le passé simple, qui donne à la femme quelque chose de ridiculement précieux. La charogne est décrite ensuite, fort bien, mais se glissent dans cette description des notations qui préfigurent la métamorphose prochaine. " noirs bataillons " relève de l'épique, " vivants haillons " redonne vie à l'objet en décomposition, qui s'anime au quatrain suivant et s'agrandit, prenant peu à peu une dimension cosmique en s'alliant aux éléments, air, avec le souffle, eau, avec la vague. Et l'on note le génie du poète, qui après les avoir séparés les associe " en un souffle vague ", reconstituant l'unité de l'univers. Surgit alors la musique associant la charogne au chant du monde, et l'arrachant définitivement à qu'elle était : telle est la magie du verbe baudelairien, qui convertit le plomb en or, la pourriture en son contraire. La chair décomposée se dissout, esquissant les contours de l'oeuvre à naître sous les mains de l'artiste, même si elle ne s'achève que dans son souvenir. Elle est toujours là, à leurs pieds, cette charogne infâme, puisque une chienne est là, à guetter le départ des promeneurs, mais peu importe l'obstacle, il en est surgi un sens que révèlent à présent les trois dernières strophes. Bien sûr, il y avait sans doute mieux à faire que d'associer la femme aimée à cette charogne épouvantable, mais c'est tout Baudelaire ça : ne pas s'arrêter au visible, déchiffrer ce qu'il cache, et en l'occurrence, même si ce n'est pas agréable, c'est le sens de la vie que cette transformation du corps, fût-il celui de la " reine des grâces ", que de finir décomposé. Mais nous n'avons guère l'habitude de cette lucidité absolue, qui condamna Baudelaire à cet exil parmi les vivants. L'apostrophe à Jeanne rappelle un certain Quand vous serez bien vieille de Ronsard à Hélène, mais ici, l'évocation est beaucoup plus crue, ordure, horrible infection, moisir, elle s'attache à la chair, et non point aux ombres du royaume des morts. La collusion abominable du Beau et de la pourriture n'est pas là seulement pour créer un choc au lecteur, elle a un sens profond, que le poète révèle dans la dernière strophe : le sort des vivants est d'aller moisir parmi les ossements, et nous connaîtrons tous ce sort, mais peu importe la finitude du vivant si l'alchimie du verbe est passée par là, arrachant à la mort l'essence de la femme et l'essence de l'amour par l'écriture du souvenir. Même s'il se montre affreusement cynique en détournant les clichés amoureux par la comparaison de la femme aimée à la charogne, même s'il joue sur la diérèse alliant " infection " et " passion ", même si la rime entre " grasses " et " grâces " est singulièrement cruelle, même s'il fait des vers les amants de ce corps décomposé, à l'inverse de Ronsard qui voulait profiter du fruit avant qu'il ne se fane, Baudelaire se veut dépositaire de cette Beauté divine dont il garde l'essence. Le dernier vers ne manque pas d'ironie : ses amours sont décomposés dans tous les sens du terme, désamour et mort sont passés par là, mais le terme employé ne manque pas d'intérêt car il nous renvoie à l'écriture poétique qui seule est capable de recomposer ce que le temps a détruit, de redonner forme et vie à ce qui n'est plus. La femme a disparu des deux derniers vers : ne reste plus que l'alchimiste, et le pouvoir qu'il a de transfigurer le Mal et d'en extraire ces fleurs sublimes, les fleurs du mal.

La dernière farce de Jean-Louis Duquesnoy

31 mai 2018

 

Cher Jean-Louis,

Aujourd'hui, j'avais préparé des chocolats pour venir te voir ...

Mais je me suis heurtée à l'une de ces incoïncidences de la vie : tu étais déjà parti !

Et pourtant, tu m'avais donné l'habitude de traîner sans souci de l'heure dans ta boutique : il suffisait d'ouvrir les pages d'un livre et la nuit pouvait tomber, elle n'arrêtait pas le flot de tes pensées, et tes mots ponctuaient indéfiniment ces heures nocturnes.

Aujourd'hui, semble-t-il, tu étais pressé ! Pressé d'aller taquiner les étoiles, car sur cette terre, elles n'ont sans doute pas de place.

Je jalouse ce ciel où tu dois à présent bien rigoler devant ce bon tour que tu nous as joué hier. Parti Jean-Louis !

Déjà, passer devant ta boutique que tu avais désertée était quelque chose d'incongru ! Comment ne pas s'arrêter pour te demander un improbable ouvrage, que tu débusquais aussitôt dans un improbable recoin de ta librairie ? Et toi, tu savais garder à tes piles de livres cet équilibre parfait que nous autres nous mettions à mal, retenant d'une main Maupassant, de l'autre un recueil de poésie dont tu disais les yeux au ciel que ça, c'était beau !

Qui nous dira aujourd'hui ce qui est beau, ce qui l'est moins, ce qui provoquait tes extases, ce qui t'arrachait un soupir d'insignifiance ? Tu es parti trop tôt, Jean-Louis, on n'a même pas eu le temps de se retourner !

Mais tu es comme ça, imprévisible, même si cette fois, c'est une bien mauvaise farce.

Je ne pensais pas que tu arriverais à emporter tous tes livres quand il s'est agi de fermer boutique. Mais il est vrai qu'on n'abandonne pas ces amis qui ont accompagné vos jours. Alors tu les as emportés dans ta retraite, comme l'eût fait Napoléon de ses vieux grognards. Et nous, on se retrouve sur le bateau vide, vide de tes histoires, vide de tes trésors, vide de toi.

A l'annonce de ton départ, la messagerie de l'Encre Malouine s'est couverte de smileys en pleurs. Non, tu n'étais pas le roi du numérique, et peut-être ne connais-tu pas le smiley, pictogramme de nos émotions. Ils veulent dire que tout le monde est triste, car même si tu ne croyais pas à l'amour des autres, il est bel et bien là, et la mer ce soir roule des lames plus salées que d'ordinaire.

Soixante ans de passion, ça ne s'oublie pas ... La première fois que je suis entrée dans ta caverne aux merveilles, j'avais 20 ans ! il y a donc 46 ans de cela ... Le temps passe, mais chez toi il s'arrêtait, par un étrange et heureux hasard. Tu n'as jamais changé pendant toutes ces années : le temps n'avait sur toi aucune prise. Il faut dire que tes amis les livres montaient la garde, et que la faucheuse n'aurait pas osé montrer le bout de son nez. Alors on a cru que tu étais immortel ! Et nous voilà le bec dans l'eau, comme des ravis de la crèche.

Sur mes étagères, les livres que j'ai achetés chez toi, ou que tu m'as donnés, ou que tu as oubliés ici, occupé à déguster cette tarte tatin que tu aimais bien, se penchent, médusés, et font grise mine. Non, Jean-Louis, tu n'auras pas de funérailles nationales, et pourtant, tous ces livres dont tu récitais les pages aux passants, font de ton départ un chagrin qu'ils déversent sur nos coeurs par le bruissement de leurs milliers de pages. Ça ruisselle comme une source, ça tinte comme le cristal, ça pique comme le chagrin, et d'en bas, ça te dit au revoir des milliers de mains qui t'ont aimé.

Bon voyage, ami Jean-Louis ...

POUR LIRE l'HOMMAGE D'ALAIN BAILHACHE, CLIQUEZ SUR LE VISAGE DE JEAN-LOUIS

Une femme, une voix ...

5 avril 2018

 

C’est un bonheur que de parvenir a cette ville forteresse dont l’austérité n’a d’égale que la fantaisie naturelle qui la pare : la mer et son mouvement incessant, le vent, les grains de sable, les mouettes sont le paysage constamment mouvant qu’ont la chance de posséder les malouins. On ne refuse pas une invitation à Saint-Malo, même si l’on sait qu’on va y retourner dans un mois. Mais quand on y parvient, et qu’on est accueillie dès le quai par Charlotte, fossettes apparentes et mains dans les poches, on est déjà conquis. Non seulement elle a lu toute votre « oeuvre » et s’en est nourrie avant votre arrivée, mais elle draine dans son sillage tout un groupe - hétéroclite , comme dans toute association -, mais si riche et bienveillant, et si avide d’apprendre ! D’écouter. 

C’est là qu’on est saisi par un fort doute: que sera-t-on capable de leur apprendre, puisque l’on sait si peu, et que l’on est soi-même pétrie de nombreux doutes ! 

Mais quand on pénètre dans la salle de cinéma, comble, et que l’on fait face à ce mur humain tout ouïe, dont on sait qu’il vient de regarder votre film et qu’il en est forcement « imbibé » - chacun à sa façon -, que l’on s’assoit, la fée Charlotte à vos côtés, qui ne s’est départie ni de son sourire, ni de sa vivacité, alors, le miracle se produit : on parle -longuement -, on répond aux questions savamment préparées par Charlotte, on « jauge » le public, on ressent , grâce à l’intensité de son attention, ses questionnements, son émotion, on sent au plus profond de soi qu’il vous suit... on souhaite, et on attend ses questions. Le temps passe sans que l’on s’en rende compte. On est dans le réel, celui de la rencontre, celui de l’écoute et du partage, bref, tout ce que j’aime et qui constitue ce « sel de la vie », comme dit la regrettée Françoise Héritier.  

A Charlotte je dis merci, à Charles aussi, qui vous fait dépasser vos réticences personnelles initiales, parce l’on comprend qu’il ne vit que derrière son objectif, et que, forcément, cette humanité vous touche et qu’on a envie de lui faire plaisir ; merci aussi à tous les membres de l’association côtoyés ce soir-là, parce qu’ils sont venus, et qu’ils ne le regrettent pas ; merci au libraire  Brice, forcément complice de l’auteur ; merci au personnel de la Passerelle, présent, que j’ai senti content d’être là, au travail, ce soir-là - c’est si rare ! - ; merci  à ces lecteurs venus acheter un de mes livres, et qui, souvent, profitent de l’instant, face à moi, pour murmurer des phrases qui me touchent et m’aident à continuer d’écrire. 

A une passante, Charles Baudelaire

12 mars 2018

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair … puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici! trop tard! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire et sa mère, une relation entre passion et destruction

Cette relation cruelle, on la perçoit dans A une passante, texte tiré de la section Tableaux parisiens.  Ce poème s'intitule non point " Une passante ", ce qui eût été somme toute logique, car il s'agit d'une rencontre sans lendemain, or il est dédicataire. On peut donc se demander à qui ce texte s'adresse, et on a assez vite la réponse. Nous sommes plongés dans un univers urbain plutôt hostile, comme l'indique dès le premier vers l'adjectif " assourdissante " qui prend toute la place avec ses allitérations en s, et crée une agression sonore pénible, mais aussi avec ce verbe " hurlait "qui fait surgir les loups et que prolonge l'emploi de l'imparfait. Un décor esquissé en un seul vers sur les allitérations en s et r, et les assonances en u et ou, qui matérialisent le hurlement des loups. Surgit alors une femme qui correspond assez aux estampes de Constantin Guys, que Baudelaire adorait parce qu'elles lui rappelaient la silhouette maternelle. Par ailleurs, quelle autre femme aurait-il connue, frappée ainsi de deux deuils successifs, sinon celle avec qui il avait vécu ? Cette femme qui passe n'a rien d'anecdotique : le poète parle de sa " main fastueuse ", et l'on sait que " fastus " latin signifie l'arrogance, la morgue, l'orgueil, et que l'orgueil est l'attribut bien connu de Satan qui voulut prendre la place du Créateur. C'est troublant, car le mot est rare, et donc son emploi suppose une recherche, et c'est d'autant plus troublant que cette femme a l'attitude de la séduction, comme le diable. Enfin, on constate la rime riche du vers 4, " ourlait " rimant avec " ourlet " comme si le vêtement gardait la trace des loups, adoucie, mais bien présente. Désormais, cette passante est trop connotée pour n'être qu'une passante ordinaire, d'autant qu'elle va prendre bientôt une dimension cosmique : son oeil devient le ciel, par le biais d'une hallucinante rime visuelle qui associe la femme aux éléments. Mais ce ciel reste dans la tonalité angoissante du premiers vers, il est livide et annonce la tempête. Le regard associe également la douceur et le plaisir qu'il fait naître à des effets mortifères, puisqu'il renvoie une fois encore au charme du serpent qui " fascine ", forme de Satan dans le paradis terrestre, et tue. Cette passante est bel et bien associée au Mal.

Mais de quel mal s'agit-il ? Les tercets nous livreront la clé de l'énigme, à travers un jeu sur l'ombre et la lumière. Un éclair ... puis la nuit ! Observons la ponctuation : l'exclamation vient détruire l'illumination soudaine de l'éclair, fulgurant, pour installer les ténèbres dans la durée, c'est à dire que le bonheur ayant surgi à l'apparition d'une femme, se résout vite en obscurité, en néant, qui est peut-être celui de la Mort. Vient alors un vers tour de force, puisqu'il n'est fait que d'une succession d'adverbes, comme si le langage poétique n'avait plus le pouvoir de suspendre le temps, d'arrêter l'extase, de faire surgir l'amour. Pour vivre cela, il faudrait une autre réalité, un autre espace, un autre temps, que la graphie particulière de l'adverbe jamais rend bien aléatoires, comme d'ailleurs ces trois exclamations qui font retentir un désespoir à peine masqué. De quel mal s'agit-il ? De l'absence. De l'absence de celle qui fut la passante de sa vie, de celle qu'il tutoie, qu'il agresse au vers 13 dans cette invective où les mots croisent comme des fers. La violence du verbe " fuir " qui s'adresse à la mère s'oppose à l'errance du fils malheureux qui la cherche " aller ", et on ne saurait mieux dire cette douleur que par le biais de ce chiasme, qui sépare radicalement la femme du poète, la mère du fils : Je / tu / tu / je. Le dernier vers est un des plus beaux de la littérature, avec cette adresse claire cette fois, profondément lyrique ô toi , ce conditionnel passé deuxième forme, aussi rare et aussi précieux à la fois que le lien avec la mère, et surtout ce second hémistiche, car qui d'autre que Caroline, la femme en deuil et la grande absente, pouvait être ainsi prise à partie ? Quelle autre passante aurait su  cette douleur ? Elle ne sait pas où il va, mais elle savait qu'il l'aimait : sous couvert d'un épisode parisien, le texte a des retentissements profondément intimes.

L'orthographe, " science des ânes " ?

1er mars 2018

Pourquoi une dictée contre l'illettrisme ?

Nostalgie du temps des écoliers où les chemins sentaient la noisette ?

Escapade punitive au temps du bonnet d'âne au coin de la classe et des zéros rouges sur les cahiers ?

L'illettrisme touche en métropole 7% de la population adulte âgée de 18 à 65 ans, soit 2 500 000 personnes. La moitié a plus de 45 ans, ce phénomène ne se limite donc pas aux plus jeunes, la moitié exerce une activité professionnelle, le monde du travail en est donc affecté, et les trois-quarts parlaient français chez eux, il ne faut donc pas assimiler illettrisme et immigration. La majorité de ces personnes vit dans des zones rurales ou faiblement peuplées, 10% vivent dans des zones urbaines sensibles ( ZUS ). 60% sont des hommes. Tels sont les chiffres de 2013, et 860 millions de personnes dans le monde sont illettrées.

Qu'est-ce donc que l'illettrisme ?

Non, ce n'est pas n'avoir jamais entendu parler de Gabriel Garcia Marquez ! C'est n'avoir pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l'écriture, du calcul, des compétences de base, pour être autonome dans les situations simples de la vie courante. Et les situations courantes, c'est par exemple lire la notice d'un médicament, ou une consigne de sécurité, rédiger un chèque, lire le carnet scolaire de son enfant, lire ! tout simplement. Le mot est dur, la réalité l'est davantage encore, le drame étant que ceux qu'on dit " illettrés " s'attachent à masquer leur échec. Oublier ces exclus d'un genre nouveau serait un acte extrêmement cruel, car l'illettrisme développe un sentiment de dévalorisation de soi qui condamne tout échange et toute expression, ne permet pas de se construire, endigue la Connaissance et interdit l'intégration sociale. Il est la porte ouverte à toutes les dictatures, à tous les intégrismes, et ce n'est pas un hasard si, en 1933, Hanns Johst, dans une pièce intitulée Schlageter, jouée pour l'anniversaire du führer, dit : " Wenn ich Kultur höre ... entsichere ich meinen Browning " ( Quand j'entends parler de Culture, je relâche la sécurité de mon Browning ). En effet, la Culture, c'est tout ce qui lutte contre l'humiliation, au sens latin du terme, tout ce qui élève l'homme et lui permet d'élever les autres à son tour.

Et c'est pourquoi l'Encre Malouine, qui s'est donné pour mission de faire connaître, de faire aimer, de faire partager les émotions littéraires, s'associe à cette dictée contre l'illettrisme, parce qu'elle croit très fort en cette part incontournable de la Culture, à savoir la maîtrise de la langue, qui seule permet de s'intégrer pleinement au monde où l'on vit. L'orthographe, ce n'est pas seulement la faculté d'accorder justement les pronominaux ou les adjectifs de couleur, c'est une réflexion sur l'importance du langage dans la relation à l'autre, aux autres, et à soi-même. Savoir écrire les mots, savoir les accorder, savoir les agencer, c'est au-delà d'une dictée, toucher à l'harmonie universelle, à cette musique des sphères dont les Grecs anciens pensaient qu'elle contribuait à la création artistique. On a beaucoup dévalorisé l'orthographe, " science des ânes " disait-on. C'est déjà une bourde notoire sur cet animal, dont l'intelligence est prouvée ( on mettait un bonnet d'âne sur la tête des cancres pour leur faire passer l'intelligence de l'âne ), c'est aussi une erreur, voire une faute, de considérer l'orthographe comme une science qui serait basique et vaine. Ecrire juste, c'est penser juste et agir juste. La racine " ortho " ne signifie pas seulement " droit ", mais " juste ", voire " parfait ". C'est dire que la graphie parfaite n'est pas seulement suivre la ligne sans dépasser, mais suivre la voie de la perfection, le chemin qui nous mène au dépassement et à l'accomplissement de soi.

Le point de vue de Michel sur la revue Saison 2

5 février 2018

 

En cette Saison 2 il y a, effectivement, matière à lire et à voir, à se souvenir et à se projeter dans des lectures à venir. Qualité du papier, accroche de la première de couverture comme une invitation. Photos noir et blanc de haute tenue, nettes sur fond grisé de photos d’ambiance(s), variété des sujets (pas seulement littéraires). Toute cette composition soignée nous rappelle des émotions, des rires, des larmes parfois. A propos de l’évocation de L’Assommoir, ce souvenir de la lecture d’un extrait en classe et la réaction d’un jeune maghrébin de troisième : Putain, le texte ! Ce qui donnait envie de lire, lire encore !

On n’oublie pas la bouleversante prestation de Sorj Chalandon tant pour ses écrits que pour ses réponses aux questions posées, ses remerciements en métaphore filée, page 54, si sincères. En nos temps difficiles, il est pertinent d’évoquer, avec Alain Berbouche, le devoir d’Histoire plutôt que le devoir de mémoire. Et Charles Montécot de nous rappeler la fausse objectivité de la photographie. A l’évocation de Jean-Paul Kaufman, comment ne pas se souvenir de sa descente d’avion, de son retour de captivité et cette hésitation d’un père, sur le tarmac, à reconnaître l’un de ses fils qui a continué de grandir pendant les trois ans d’absence ? Marcelino Truong, illustrateur du Chevalier au bouclier vert, me ramène à l’époque où j’étudiais ce roman d’Odile Weulersse avec les élèves de cinquième. Léonora Miano, trente-six carnations du noir ! Carole Martinez invente la Loue qui, aujourd’hui, déborde et rappelle la crue meurtrière de La Terre qui penche : La Dame verte resurgit, menaçante. Comment ne pas être sensible à la chanson douce du visage de Leïla Slimani parmi les brise-lames ?  

Les événements de l’association : coups de cœur des libraires Patricia et Brice, leurs propositions enthousiastes et éclectiques. Les notes de lecture, particulièrement le Duras lu dès sa parution, suffocant court roman que j’ai tant aimé. Cette présentation avec danseuse en fond comme dansent les sentiments des personnages durassiens, leurs relations. Magnifique photo encore que celle montrant Jean-Louis Duquesnoy, assis dans sa caverne à livres, sous un tableau comme ceux qu’il exposait dans ses vitrines, étranger à l’affichage légal du prix du livre. Un libraire, pas un marchand de livres, bien ancré derrière son môle, avec son regard qui nous observe, nous lecteurs potentiels. Et puis cet accueil, chaleureux et permanent, de Patrick Brugalay : un hommage nécessaire, entre billards, tables de livres et affiches du Stade Rennais.

Des paroles de Michel Berger à la tragédie grecque antique, nous avons tous en nous quelque chose de L’Encre Malouine.

25 janvier 2018 : la Saison 2 a vu le jour !

25 janvier 2018

 

La revue Saison 2 de l'Encre Malouine a été présentée et proposée aux adhérents vendredi 26 janvier, lors d'une soirée exceptionnelle au Quatrième Lieu.

L'association compte à présent 219 adhérents, au nombre desquels deux auteurs invités au cours de la saison passée, Marcelino Truong et Alain Berbouche. Nous sommes particulièrement heureux de les accueillir, touchés par tant d'élégance et le précieux soutien qu'ils nous apportent. Vous retrouverez ces auteurs dans la revue Saison 2, où nous leur avons consacré deux pages. La Saison 3 mettra à l'honneur Philippe Simiot, notre invité de novembre, qui lui aussi nous a fait l'amitié de nous rejoindre.

La revue est proposée aux adhérents au prix préférentiel de 10 euros, et il reste quelques Saison 1 pour compléter votre collection.

Dans la revue Saison 2 vous trouverez une rétrospective de l'année écoulée, un album photos des Etonnants Voyageurs, des articles, et aussi un portrait du libraire emblématique de la rue de Dinan,  Jean-Louis Duquesnoy, qui pendant soixante ans mêla son âme à celle de la Ville. La librairie du Môle est aujourd'hui fermée, et en passant devant le seuil désormais désert, nous nous sentons un peu orphelins, confrontés à des passants inconnus, au vent qui souffle, aux pavés qui déséquilibrent votre marche. Non, on ne poussera plus la petite porte blanche, même si la rue fleure bon encore les crêpes d'en face, et les fragrances divines, un peu plus bas. Le libraire a quitté l'antre d'où il surgissait avec son sourire et sa passion des livres. Désormais il est rentré sur ses terres, mais tant qu'il y aura des livres, ils emprunteront encore sa voix, son regard, ses mains.

La rue de Dinan a gravé dans la pierre le souvenir de cet homme exemplaire et de sa caverne aux merveilles, digne des Mille et une Nuits de Shéhérazade.

L'albatros

21 décembre 2017

 

L'Albatros n'apparaît que dans la quatrième édition.

Ce texte est une sorte de miroir où l'albatros martyrisé renvoie à l'image du poète.

Pendant trois quatrains, le poète nous fait voir une scène de mer, anecdotique et pourtant ! Les marins torturent un albatros " pour s'amuser ", " souvent ", ce qui renchérit sur les souffrances imposées, qui deviennent familières et banales. Ce texte est insupportable dès le premier vers, et on remarque que Baudelaire ne dit pas " marins ", mais " hommes d'équipage ", il n'associe pas la mer à ces gens-là. Si l'albatros est associé au ciel, à la mer, les hommes d'équipage, eux, restent " sur les planches ", c'est à dire qu'ils sont renvoyés à la terre, qu'ils n'appartiennent pas à l'univers de l'oiseau, et qu'ils ne le comprendront donc pas. Les albatros " vastes oiseaux des mers " ont besoin d'espace pour se déployer, comme l'indique ce pluriel qui multiplie l'envergure, il est nommé par la périphrase. Il ne se méfie pas, et pourtant, le vers 4 n'annonce rien de bon : il y a le mot " gouffres " qui est diamétralement opposé au ciel, et surtout mer rime avec " amers ", mot cher à Baudelaire, le martyre de l'oiseau est proche.

Et voilà nos oiseaux " déposés sur les planches ", univers radicalement opposé au leur, où ils ne peuvent être que ridicules. Le mot " planches " cette fois a changé de sens, il fait référence au théâtre où l'oiseau deviendra objet de risée et de quolibets, car on lui fait jouer un spectacle, on le met en représentation, on le livre en pâture aux appétits grossiers de ces hommes qui s'ennuient dans leur voyage au long cours. Ce qui s'oppose au plancher, ce n'est même pas le ciel, c'est l'azur, c'est à dire l'immensité bleue, pure, lumineuse, cet infini, dont l'absence réduira l'albatros à ce qu'il n'est pas. " Leurs grandes ailes blanches " deviennent " des avirons " et ce verbe " traîner ", qui n'a même plus de sujet, nous montre un oiseau privé d'envol, voire mutilé puisque ses ailes sont à côté de lui. Désormais, il est un être disloqué, un pantin à la merci de ses bourreaux. Et pourtant, il n'y a pas moins de 10 allitérations en l dans ces trois vers, comme si le poète voulait lui redonner son essor, l'arracher aux sévices, mais les exclamations du quatrain suivant indiquent assez le désespoir du témoin qui contemple, impuissant, l'agonie de l'oiseau. On lui brûle le bec, on se moque de lui, on le tue, même si Baudelaire ne le dit pas : on connaît ces objets, fabriqués avec ses os, il y en a plein la Tour Solidor ! On pouvait s'étonner, dès le vers 4, de la présence d'un adjectif " honteux ", puis d'un autre, " veule " au vers 9. Un glissement de sens s'effectue en effet de l'albatros au poète, car ces qualificatifs conviendraient mieux à l'humain. Ces signes annoncent le dernier quatrain, où s'affirme cette correspondance entre l'albatros et le poète, exilé au milieu de ses contemporains comme l'oiseau capturé par les matelots.

Comme Rimbaud ou Verlaine, Charles Baudelaire est un poète maudit, totalement méconnu, totalement marginal, qui n'eut dans sa vie qu'une seule passion, sa mère. C'est un écorché vif, qui vit en totale contradiction avec les codes sociaux et moraux de son époque, et restera profondément meurtri de n'avoir jamais été reconnu de son vivant, sauf par quelques grands artistes, mais de façon confidentielle, " un vrai dieu " pour Rimbaud, " le plus grand des poètes " pour Paul Valéry, sans oublier Hugo, qui disait de lui Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. Sa conduite est provocante, asociale, autodestructrice à force d'alcool et de drogues. Il est en proie au spleen, et son visage, ce visage que tout le monde connaît en est profondément marqué : rides, rictus, cernes, traits tirés, lèvres pincées, yeux inquiets, teint fiévreux, expression d'une douleur existentielle dont il ne guérira jamais. Sa vie n'est qu'une succession d'épreuves, et L'Albatros préfigure son destin de marginal. Cet homme, épris du Beau et du Bien, on le fit passer pour une nature satanique, fascinée par le Mal et la dépravation. Il est le contraire de cela ! Il appelle au secours le 30 juin 1845 ( il a 24 ans ) en se poignardant, abandonné par sa mère, trahi par les femmes, mis sous tutelle judiciaire, syphilitique, et après la censure des Fleurs du Mal, l'affaire de toute une vie, il n'est plus que l'ombre de lui-même. En 1866, il entre à la Maison de Santé du Docteur Duval : il a 46 ans, mais c'est un vieillard aux cheveux blancs, au teint livide, aux joues creuses. Il mourra le 31 août 1867, et la dernière malédiction qui le frappe, c'est l'aphasie, cruel châtiment pour celui qui assignait aux mots la fonction de révéler la beauté du monde.

Ce destin tragique est déjà en germe dans L'Albatros : au vers 10, on entend " qu'il est comique et laid " presque comme un seul mot , une caricature du langage où le premier adjectif, en avalant le monosyllabe, défigure l'oiseau et métamorphose sa beauté en quelque chose d'inconnu et de grotesque. Si le poète, lui, peut convertir la laideur en son contraire par l'alchimie du verbe, les matelots n'ont pas ce pouvoir, et l'on observe que le poète  nomme " infirme ",  celui qui était naguère " roi de l'azur ". Le terme est choisi pour sa double acception : il est infirme parce qu'il n'a pas d'espace pour déployer ses ailes, parce qu'il n'est pas fait pour marcher, mais surtout, " infirmus " latin signifie " sans forme ", parce que seule l'écriture poétique, cette mise en forme du monde, pourrait le rétablir dans sa dignité ancienne de " voyageur ailé ", contrairement au regard de l'équipage  pour lequel il est invisible. Le dernier quatrain achève cette comparaison tragique : comme l'albatros " au milieu des huées " le poète est en exil, méconnu, incompris, parce qu'il est trop grand pour la petitesse du monde, parce qu'il est prisonnier de l'étroitesse de ses contemporains. Il n'y a pas d'orgueil à faire ce constat douloureux de la différence qui vous marginalise et fait de vous la cible des médiocres qui, ne vous reconnaissant pas comme un des leurs, préfèrent vous mépriser et vous haïr.  

Des souris et des hommes, John Steinbeck

22 octobre 2017

Prix Pulitzer en 1940, et Prix Nobel de Littérature en 1962, John Steinbeck, auteur des Raisins de la colère, publie en 1937 Mice and men, Des souris et des hommes pour la traduction française, dont Gary Sinise proposera une magnifique adaptation cinématographique en 1992.

De quoi s'agit-il ?

George Milton et Lennie Small sont deux amis d'enfance qui errent sur les routes de Californie, en travaillant comme saisonniers de ranch en ranch. Ils ont un rêve, ces deux hommes : posséder une petite exploitation où vivre libres et élever des lapins, comme des rentiers quoi, le paradis perdu en quelque sorte ... mais voilà, le paradis perdu le plus proche se présente sous la forme d'un ranch, celui de Curley le père, où il faut travailler dur pour amasser lentement de quoi nourrir les rêves futurs. C'est un univers difficile, notamment pour Lennie, le colosse au coeur d'argile, dont la manie de caresser des choses douces causera leur malheur commun, car il ne maîtrise pas sa force. Un beau jour, seul avec la jolie femme du fils Curley, il entreprend de lui caresser les cheveux. Elle résiste à cette brutalité qu'il développe à son insu en voulant faire preuve de douceur, elle crie, il prend peur, veut la faire taire et la tue sans faire exprès. Pris de panique, il court se réfugier là où George - qui anticipait le malheur - lui a dit de venir en cas de problème, ce bord de rivière à l'écart du ranch. Fou de rage, Curley entraîne les hommes du ranch dans une battue pour abattre le meurtrier . George s'en va rejoindre son ami Lennie à l'endroit prévu, et pour lui éviter l'halalli, le tue d'une balle dans la nuque.

Triste histoire... L'action se passe essentiellement au ranch de Soledad, mais l'ouverture et le dénouement se déroulent dans une forêt à quelques milles au sud de la ville. Pénétrons donc dans ce ranch à leur suite et découvrons les personnages.

George Milton, petit homme brun et vif, qui darde sur le monde qui l'entoure les yeux perçants et inquiets de celui à qui la misère a appris à se méfier de tout. Lennie Small ensuite, le doux colosse aux grands yeux pâles, aux épaules tombantes, attardé mental aux rêves d'enfant, qui caresse les choses douces pour compenser l'amour dont il a été privé. Le ranch, c'est celui de Curley père, petit homme trapu style western avec ses bottes éperonnées, un homme que la vie a rendu brut, mais sans intention méchante, et qui engage les deux nouveaux venus. Mais il y a aussi son fils, un pervers de premier ordre, qui s'acharne contre ceux que la vie a mal lotis, et pour lequel Lennie est évidemment une victime de choix. Petit homme hargneux, ancien boxeur amateur, le fils Curley cherche la bagarre pour exercer son pouvoir de " fils du patron ". Très jaloux de sa femme, on dit qu'il garde une main dans un gant enduit de vaseline pour la caresser. Les ouvriers du ranch à présent : il y a Slim, le cow-boy à la voix grave, roulier du ranch, le seul qui puisse tenir le fils Curley à distance, et qui deviendra l'ami de George. Candy, le plus âgé, qui a perdu une main au travail et n'a plus que son vieux chien pour l'attacher à la vie. Il rêve d'acheter un lopin de terre avec ses indemnisations, et s'associe avec George et Lennie pour acheter une ferme et le bonheur qui va avec. Carlson est un homme brutal, qui possède un révolver et n'a aucun état d'âme, contrairement à Crooks, le palefrenier noir qu'une ruade de cheval a rendu bossu, et que les autres ont relégué à l'écurie sous prétexte qu'il sent mauvais. Et puis et puis, comme dit Jacques Brel dans Ces gens-là, " il y a Frida, qu'est belle comme un soleil... " eh bien ici, il y a la femme de Curley, qui rêvait de devenir actrice et s'est retrouvée dans ce ranch où elle a épousé le fils du patron, soleil noir au milieu de ces hommes où il n'y a pas de place pour elle, encore moins pour ses rêves de paillettes. Voilà l'univers où George et Lennie viennent de faire leur entrée.

Mais revenons d'abord au lieu où se déroule l'histoire : c'est un huis-clos, qui apparente le roman à une pièce de théâtre, un huis-clos étouffant où la poudre de la haine est prête à chaque instant à s'embraser. George le sent , parce que George est deux, et que Lennie constitue un danger permanent en société. Déjà, ils ont dû quitter leur emploi précédent et fuir de Weed, car Lennie a effrayé une jeune femme en touchant innocemment sa robe, et George redoute cette manie de son compagnon  qui l'empêche, lui, de mener une vie normale, car il doit prévenir les risques qu'elle leur fait encourir. Au ranch de Curley, il lui intime de se taire, de ne pas chercher les ennuis, et de courir se réfugier dans les fourrés au bord de la rivière si survenait un drame. Malgré tout, l'histoire se déroule comme une tragédie en six actes, où pointent les signes avant-coureurs du drame final. Ce ranch est en effet un microcosme social dans l'Amérique de la Grande Crise où la misère quotidienne pousse les hommes à l'Ouest, vers un Eldorado où le bonheur serait la fin du voyage. Dans ce ranch, il y a les nantis et les miséreux : les nantis, ce sont les Curley, propriétaires , car dans cette Amérique de paumés, on rêve de posséder un jour, et de l'autre côté, les ouvriers agricoles qui tous travaillent dur, mais ne sont pas égaux pour autant. Slim et Carlson, par exemple, ont un statut différent de Candy ou Crooks, l'un vieux et handicapé, l'autre noir et bossu. L'un vit dans la communauté des hommes parce qu'il a encore des liens avec elle, notamment ses indemnités , l'autre est relégué à l'écurie pour sa couleur de peau et son infirmité. George va pouvoir intégrer la société des ouvriers, mais Lennie n'y est admis que pour sa force de travail colossale vantée par son ami George. C'est un monde d'hommes, dont l'équilibre repose sur le rythme immuable du travail et du rendement. La moindre faille dans l'enchaînement monotone des jours causerait l'irruption d'un drame aux conséquences tragiques. Or, dans cet univers sans faille, la menace rôde  : d'abord l'exclusion du palefrenier, germe mauvais dans la cohésion du groupe,  ensuite la faiblesse de Candy, accompagné d'un chien qui pue dans la pièce commune, puis les rêves inassouvis de la femme oisive de Curley, qui cherche le bonheur coûte que coûte, cette grenade dégoupillée enfin que constitue Lennie, qui cherche la douceur dans ce monde de brutes. Or, le huis-clos, s'il protège de l'extérieur, exacerbe les tensions entre les hommes, que le moindre incident peut enflammer.

Jusqu'à l'arrivée de George et Lennie, l'équilibre se maintenait, entre deux ouvriers  en activité, Slim et Carlson, deux marginaux, Candy et Crooks, le fils du patron, substitut de son père, et la femme, ne faisant que traverser ce monde d'hommes à la recherche de son mari. Mais brusquement, Lennie brise cet équilibre parce qu'il est inadapté, mais pas seulement, parce qu'il se trouve lié malgré lui à deux autres personnages qui auraient dû rester hors de sa sphère, Curley, et la femme de Curley. Et c'est là qu'intervient cette fatalité humaine qui conduit inexorablement à la tragédie : on n'échappe pas à son destin, les rêves, même s'ils sont partagés, ne se réaliseront pas.

Les signes annonciateurs étaient très lisibles depuis le début du récit : ils tiennent justement à ces rêves. Lennie songe à une Arcadie future peuplée de lapins, et deux personnages vont adhérer à ce projet d'avenir. Candy le premier, qui propose ses économies aux nouveaux venus, et Crooks, qui propose, lui,  de menus services dans la ferme du bonheur. Mais si l'on y regarde à deux fois, Crooks est l'exclu du ranch, celui qui ne compte pas, et Candy ne peut sauver son chien qui pue de Carlson, qui l'emmène et le tue. Carlson élimine les inutiles, et le meurtre du chien préfigure la mort à venir de Candy, et la battue meurtrière contre Lennie. Les faibles n'ont pas leur place dans ce monde où il faut lutter pour sa survie. Quant à la femme de Curley, qui rêve d'être actrice, elle endossera le rôle de la femme aimée loin des paillettes d'Hollywood, dans le domaine de Crooks, l'écurie, avec dans le rôle du prince Lennie, qui lui brisera la nuque en même temps que ses rêves, comme il tuait les souris en les caressant trop fort. La tragédie est en marche, rien ne l'arrêtera.

Ils tiennent aussi aux hommes, les signes funestes : en effet, malgré les avertissements de George, malgré la bonne volonté de Lennie, malgré les efforts des hommes du ranch, Slim en particulier, Curley incarne la fatalité qui s'acharne. Tandis qu'une altercation a surgi entre les hommes à cause de l'attitude provocante de sa femme, Curley sans raison s'en prend à Lennie qui, soucieux de respecter les consignes de George, ne bronche pas. Mais devant l'acharnement de Curley, c'est George lui-même qui demande à Lennie de se défendre, et bien sûr, le colosse obéit et riposte en lui broyant la main. Slim intervient en faveur de Lennie, intimant à Curley de prétexter l'accident. Rien n'y fera cependant : qu'il brise la main de Curley, ou caresse doucement les cheveux de sa femme, Lennie, victime de sa force, tue, et des causes opposées entraînent curieusement les mêmes effets. Tout se conjugue pour qu'il soit la victime expiatoire de ce monde cruel, y compris l'absence de George ce dimanche après-midi où champ libre est laissé  aux marginaux du ranch, dans le domaine de Crooks où Lennie vient de tuer son chiot sous les caresses, et où la femme de Curley vient le rejoindre, lui raconter ses rêves et lui offrir ses cheveux à caresser. Le meurtre de la femme, point d'orgue du récit, est la réplique tragique de ce qui s'est passé à Weed, mais il n'est au fond que l'avortement annoncé des rêves d'une femme, victime de sa solitude. La femme de Curley, seule femme au milieu de sept hommes, est forcément sacrifiée à la loi du plus fort, ici Lennie, car il n'y a pas de bourreau dans cette histoire, seulement des victimes, qui peuvent d'ailleurs servir de bourreaux à leur tour, à la manière de Crooks qui commence d'abord par se moquer de Lennie, plus faible encore que lui.

Enfin, les signes annonciateurs tiennent aussi aux lieux, situation initiale et finale étant à mettre en perspective. Le cadre est identique, mais  la ressemblance n'est que trompe-l'oeil : en effet, lorsqu'au chapitre 1, George et Lennie arrivent dans ce refuge de verdure au bord de la Salinas, le décor est une sorte d'éden miniature avec des lapins, une carpe, un héron sous les saules et les sycomores. Il y a même le serpent biblique qui ondule dans l'eau, la tête dressée comme un petit périscope ...  Le paradis terrestre, quoi, sauf que seul Lennie semble heureux dans ce paradis naturel, tandis que George rumine de sombres pensées. Le dialogue qu'ils entretiennent est d'ailleurs très significatif de cette incoïncidence : comme un robot à fabriquer du bonheur pour Lennie, George répète :

Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y'a pas plus seuls au monde... ils ont pas de futur devant eux... pour nous, c'est pas comme ça. Nous, on a un futur... on a quelqu'un à qui parler, qui s'intéresse à nous. Et Lennie répond Et pourquoi ? Parce que ... parce que moi, j'ai toi pour t'occuper de moi, et toi, t'as moi pour m'occuper de toi, et c'est pour ça... Faudra avoir des lapins de couleur différente, George. Oui, bien sûr, dit George. On en aura des rouges, des verts et puis des bleus, Lennie. On en aura des millions ...Ta gueule, maintenant.

Mais au chapitre VI, Lennie va s'endormir définitivement dans cette vallée perdue où les feuilles des sycomores frissonnent dans le crépuscule, tandis que le héron avale le petit serpent innocent qui ne se méfie de rien. C'est la même heure et la même vallée, mais imperceptiblement, les choses ont pris un visage dramatique , et le lieu devient le théâtre de la mort. Des voix d'hommes qui s'interpellent retentissent au loin, de plus en plus proches. Alors, d'une voix blanche, George raconte une dernière fois à Lennie l'histoire de leur bonheur futur. En même temps, il regarde la nuque de son ami, l'endroit où l'épine dorsale rejoint le crâne. Il lève le révolver de Carlson, mais de nouveau laisse sa main retomber sur le sol, tremblant, et continue à bercer Lennie de douceur :

On aura un carré de luzerne ...

Pour les lapins, hurla Lennie.

Pour les lapins, répéta George.

Et c'est moi qui soignerai les lapins.

Et c'est toi qui soigneras les lapins.

Et on vivra comme des rentiers.

Oui.

George tue son ami pour lui offrir ce paradis qu'il n'aura jamais. Il le tue dans un geste d'amour absolu, l'arrachant aux représailles des hommes qui viennent le lyncher. Scène terrible où se mêlent les mots du bonheur et la mort, qui le surprend en plein rêve. Car dans ce monde de misère et de solitude, on a beau porter le nom du paradis, George Milton, on ne peut sauver l'innocent de cette mort qui le guette à tout instant, car il ne la voit pas venir, et qu'il croit indéfectiblement au bonheur.

Des souris et des hommes est un texte bref au pouvoir infini. Jamais son auteur n'intervient pour expliquer le cheminement secret des êtres et pourtant, le texte est un miracle permanent où l'on sent le souffle et la présence de ses créatures, où leur sang bat contre nos tempes. Rien de plus pauvre comme moyens, et pourtant, une fois le livre refermé, la vérité profonde des personnages se mêle à notre âme et la force d'aimer. Quand George donne la mort à ce géant au nom oxymorique, Lennie Small, force est d'admirer l'immense écrivain américain, car l'émotion qui s'empare de nous est celle qui surgit seulement dans les grands moments d'humanité.

Grandeurs et misères de l'image

22 janvier 2017

Le pouvoir de l'image ...

L'image a pris possession du monde contemporain. Elle a un passé, certes, cette image, mais elle a cessé d'illustrer la vie des hommes, pour devenir un langage à part entière qui quelquefois rend obsolètes tous les autres. Elle n'accompagne plus le texte, comme dans les livres d'école où elle égayait le texte rébarbatif qui prenait toute la page, sorte de baume visuel avant l'effort de mémoire. D'ailleurs, après dix bons points, n'offrait-on pas à l'écolier studieux " l'image " qu'il rapportait fièrement à la maison, en signe de bonne conduite  ? Peu à peu, l'image a envahi les pages des livres scolaires, qui rivalisent de beauté grâce à elle, elle a envahi notre environnement urbain, allant même jusqu'à nous reconstruire,  nous les humains. Ne dit-on pas  Soigne ton image ! comme si désormais la représentation de ce que nous sommes était justement plus essentielle que ce que nous sommes ? Oui l'image a pris toute la place, à l'extérieur comme à l'intérieur de nous, et ce langage en accélération constante est désormais déterminant dans nos vies.

Roland Barthes le disait, dans Fragments d'un discours amoureux :

L'image est péremptoire, elle a toujours le dernier mot : aucune connaissance ne peut la contredire, l'aménager, la subtiliser.

Eh bien précisément, la vision de Charles Montecot aura été particulièrement éclairante sur ce pouvoir de l'image, pouvoir déroutant s'il en est, créateur d'illusions plus proche de la terreur que de la magie. Certaines de ces images ont fait le tour du monde : celle de la petite afghane aux yeux verts, Sharbat Gula, devenue orpheline à la suite de l'invasion de l'Afghanistan par les Soviétiques au début des années 80. Franchissant les montagnes avec ses frères et soeurs et sa grand-mère, elle rejoint un camp de réfugiés au Pakistan. Pas de pitié malgré tout pour les miséreux de la terre, puisqu'elle sera arrêtée en octobre 2016, c'était hier, par les autorités pakistanaises, sous le prétexte de n'avoir pas un passeport en règle ! 15 jours de prison  ! Elle revient le 9 novembre en Afghanistan, avec l'aide d'un représentant du consulat afghan qui paye l'amende de sa condamnation pour fraude, accueillie par Ashraf Ghani, le président afghan. Cette petite fille qui avait dû fuir son pays reste une apatride, parce que 30 ans plus tard, elle ne sait plus où sont ses racines : L'Afghanistan n'est que mon lieu de naissance, mais le Pakistan était ma patrie et je l'ai toujours considéré comme mon propre pays . J'avais décidé de vivre et de mourir au Pakistan mais ils m'ont fait la pire des choses. Ce n'est pas ma faute si je suis née là-bas.

La photo de Sharbat Gula,  Mona Lisa du Tiers-Monde, prise au camp de réfugiés en 1984 par Steve Mc Curry pour National Geographic, est devenue l'emblème de la guerre qui déchira l'Afghanistan, et de la douleur de tous les réfugiés du monde. Cette image, et c'est ce que Charles Montecot démontrera avec brio, elle est comme toutes les autres, parfaitement réelle, et parfaitement illusoire, car au fond elle ne dit pas la vérité, du moins elle dit la vérité qu'on veut faire entendre, comme le suggérait Philippe Beaussant, dans Le Roi Soleil se lève aussi : l'image que nous savons inexacte reste parfois plus forte que la vérité que nous n'ignorons pas. On a retouché la petite afghane au niveau des yeux, on a effacé la boue sur son visage, le fond est retravaillé, cela n'enlève rien à sa souffrance, car cette souffrance-là est authentique, mais l'impact est plus fort sur les lecteurs, les " voyeurs " qu'il faut convaincre de l'atrocité d'une tragédie. Et si après tout c'est l'illusion qui nous emmène au plus près de la vérité, ce subterfuge, quand il n'est pas mensonge pour voyeurs infâmes, légitime peut-être quelques accommodements. Sharbat Gula nous touche et éveille notre conscience, l'essentiel est peut-être là.

L'image a un créateur, elle a aussi un lecteur dont elle " exhibe " et exorcise l'invisible qui sommeille, et dans ce rôle catharsistique, elle est un langage à part entière. On regarde des images, et l'on VOIT en soi, comme si l'image réalisée par un autre photographiait l'intime en nous. Je vois Sharbat, et à travers elle, je vois l'enfance martyrisée, exilée, violentée, celle d'un enfant proche, la mienne peut-être, et l'image de cette petite fille qui restera inconnue, ne l'est plus pour moi, et désormais elle appartient à ma chair, à mon esprit et à mon âme, où elle s'est incrustée à jamais. Tel est le pouvoir de l'image, qui me métamorphose ou me rend à moi-même.

Telle est sa force aussi, car l'image se révèle au fil du temps une machine de guerre terrifiante. Les créateurs d'images entrent en lice pour dénoncer les outrances de notre société, et aux dessins de presse répondent d'autres images de représailles sanglantes, scènes de décapitation ou autres : l'image entre en guerre et c'est la guerre des images. Tout cela commence avec la naissance de la photographie au milieu du XIXe siècle. La photo, en effet, révolutionne l'image, parce qu'elle est censée dire une vérité objective, et pourtant ... ne reconstruit-on pas cette vérité de toutes pièces ? Ne crée-t-on pas une autre réalité qui diffuserait l'information comme on la veut, et non pas comme on l'a vue ? C'est un des enseignements de Charles Montecot, qui nous dit que pour être réelle, l'image n'est pas forcément vraie, et il nous le démontre avec l'image de ce corps recouvert d'une couverture de survie, près duquel on a déposé une poupée qui dramatise le cliché. Dramatisation, mais en même temps illusion pour faire pis que le pire, pour violenter le regard, violenter la conscience, mentir pour dire plus vrai.

Désormais, nous sommes dans un questionnement éthique, faisant du photographe, preneur d'images, le même prédateur que ceux qu'il veut dénoncer. Hélène Gestern a écrit Portrait d'après blessure, un texte étonnant qui montre comment une image volée, celle d'un homme portant dans ses bras une femme blessée lors de l'attentat du Métro Saint-Michel, peut avoir de terrifiantes répercussions sur la vie des victimes, pourrir leur quotidien, briser leur intimité. L'image a le pouvoir de détruire en captant des détails sans importance qui prendront inévitablement, dans un certain contexte, un relief inattendu. Souvenons-nous de ce cliché de vacances de la princesse Diana sur le yacht de Dodie Alfayed ... Une princesse divorcée, un nouvel amant, rien de bien terrible en somme, et cependant l'image est porteuse de tragédie par le raccourci qui sera fait un peu plus tard avec l'accident mortel des deux amants sous le pont de l'Alma, comme si le farniente, le péché en somme, portait en germe la mort, châtiment de Dieu.

Echapper à l'image ? Est-ce encore possible dans un monde où elle est l'alpha et l'ômega ? Si on la censure, que dire de la liberté d'expression ? Si on la diffuse non-stop, la banalise-t-on ? Est-elle un vecteur d'information ou de manipulation ? Nous sommes rentrés aujourd'hui dans une ère nouvelle, qui est celle de la Communication, de la COM comme on dit, et cette nouvelle ère s'est substituée aux contes de fée de jadis, à ces images qui nous faisaient rêver en nous attardant dans ces mondes imaginaires où il était possible qu'un prince, le plus beau, le plus gentil, le plus riche, vous rapporte votre petite  pantoufle de vair égarée. La vocation de l'image aujourd'hui est de séduire, et la séduction, c'est l'apanage de Satan.

Alors ? Comme le dit Charles Montecot, L'image ne dit pas la vérité, elle ouvre un débat , et c'est à nous d'apprendre à la lire, nouvel apprentissage de la société contemporaine, à nous de ne pas nous contenter de " regarder " ou d' " écouter ", pour mieux VOIR et ENTENDRE, comme disait le loup de la fable au Petit Chaperon Rouge. Sinon, elle nous dévorera tout crus. Nous avons des yeux pour voir ce que l'image aveugle en nous.

Martine à Paris

10 décembre 2016

 

Envie de sortir ?
A trois heures de Saint -Malo : Paris !!!!
Fan d' Agnès Jaoui ?
Fan de Jean-Pierre Bacri ?
Fan des deux réunis ?
Alors vous aimerez les retrouver tous les deux en mari et femme dans une comédie où on ne les attendait pas !
Les Femmes Savantes de Molière ! comédie de moeurs jubilatoire, au coeur d'une famille bourgeoise menée par un trio de femmes savantes .
Une distribution prodigieuse.
Agnès Jaoui en "Philaminte", épouse et mère autoritaire.
Jean-Pierre Bacri se glisse avec délice dans la peau d'un mari pleutre qui fait le dos rond .
Philippe Duquesne en "Trissotin" passe avec aisance de la gaudriole à la noirceur la plus absolue .
Très beau décor qui évoque un cabinet de curiosités .
Les femmes savantes de Molière
Théâtre de la Porte Saint-Martin , jusqu'au 31 décembre !!!!
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Et jusqu'au 15 janvier 2017 : Oscar Wilde , l'Impertinent Absolu .
Le Petit Palais consacre ( enfin) une exposition à cet auteur, mort à Paris en 1900.
Cette exposition retrace la vie et l'oeuvre de ce parfait écrivain francophone et ardent francophile
à travers 200 pièces exceptionnelles : documents, photos, écrits, peintures , effets personnels .
Esthète, dandy, expert en provocations et mots d'esprit, Oscar Wilde fut un homme de lettres , critique d'art, dramaturge, romancier et poète.
Ne pas manquer le petit film , à la fin de l'exposition. Un interview émouvant de son petit-fils, Martine Holland .

Le mur magique de Sorj Chalandon

21 octobre 2016

 

Quand on ouvre le livre de Sorj Chalandon, on ne peut pas savoir qu’on n’en sortira pas vivant. Ou plutôt qu’aura sonné le glas de la vie qu’on menait avant. Qu’on sera au fond de cette impasse, anonyme parmi les autres corps, égorgés, éventrés, violés, noble pourriture. On ne peut pas savoir qu’on y laissera sa peau, comme Imane, comme Sam, comme Nakad, comme Joseph, comme Marwan, comme Georges. On ne peut pas savoir qu’on rejoindra la cohorte de ceux qui sont toujours morts pour rien.

Quelle idée ! Monter Antigone au Liban, faire la trêve une heure ou deux, sur cette terre qui appartient à tous, et que chacun croit à soi. Antigone, c’est Imane la palestinienne, et Créon, c’est Charbel, le chrétien maronite. Hémon est un druze, et les gardes sont des chiites, au beau milieu des décombres encore fumants d’un cinéma abandonné sur la ligne de démarcation, guettée par les snippers. Curieusement,  les restes d’un temple grec ont survécu au dernier spectacle : signe que les dieux seront bienveillants ?

C’était compter sans la guerre, qui vient valser avec ceux qui la défient sur le devant de la scène.

Des avions déchirent le ciel et se délestent de leurs bombes. La troupe se disperse aux quatre coins du champ de bataille. Antigone fuit vers Chatila, Georges se réfugie chez les druzes, dans la montagne. Il a perdu ses yeux, mais comme dit le médecin, On a toujours deux yeux de trop ! Quand il va mieux, il part retrouver Antigone à Chatila. Miracle ! Il la retrouve ! En travers de son lit, la tête pendant d’un côté, égorgée, les jambes de l’autre, couvertes de sang et d’excréments, la bouche bâillonnée, et dans le poing fermé une poignée de cheveux appartenant à ses bourreaux. Alors Georges verse cette terre de Jaffa, cadeau de Sam, sur son corps en exil.

La paix n’est qu’un leurre, et les manifestations étudiantes pour la Palestine, un leurre aussi. Antigone est morte, et la guerre du Liban aura bien lieu. Mais Georges ne la contemplera plus de loin, comme les intouchables dieux antiques, pleurant du haut de l’Olympe sur le malheur des hommes. Il retourne à Beyrouth où la guerre a faim de lui, et il paye son tribut de chair et de sang. Comme Antigone, il meurt sans savoir pour qui, sans savoir pourquoi.

Pour la première fois, la fille d’Oedipe aura franchi le Quatrième Mur, et donné de la voix à ceux que la vraie vie met face à face. Tous ces yeux crevés rappellent qu’un jour, volontairement, Œdipe a crevé les siens. Georges verse sur le corps d’Imane, puis sur celui d’un vieux palestinien, cette terre que Créon refuse  à Polynice. Quant au prénom de Georges, ne tient-il pas ses origines de cette terre grecque, gaia, créant ainsi un lien entre le pays de Sam Akounis, le juif grec dont il garde la kippa, et la Palestine, où la maison des ancêtres attend le retour des exilés ?

Sous la plume de Sorj, Antigone a vaincu ceux qui voulaient l’enterrer vive. Les cadavres qui peuplent Chatila sont autant d’Antigone arrachées aux ténèbres, autant de Polynice pourrissant au soleil. La tragédie est là, et la petite maigre franchit le quatrième mur pour nous la désigner, à nous autres impuissants. Personne ne fera taire cette voix, que Sorj a magistralement réveillée. 

Les rêveries d'un promeneur solitaire

29 août 2016

 

Un livre de Charles Montecot vous fait signe comme un objet familier, un de ceux avec lesquels se crée une intimité immédiate. Est-ce la couleur de la Rance, est-ce celle de ses rêves, ou de ses rêves des bords de Rance qu'il capture au petit matin ou un soir de mélancolie, avec la marque que leur impriment les saisons ? Un je ne sais quel charme vous emporte au fil de l'eau dans cette magie perpétuelle de la lumière surgie on ne sait d'où ... Sans doute les Rêveries du promeneur solitaire en prélude y sont-elles pour quelque chose, car on retrouve chez Charles ce ravissement, cet enchantement qui séduisaient déjà l'auteur des Rêveries. Cet amour du ciel breton et des bords de Rance, l'auteur les restitue en photos toujours prises sous un angle singulier, voire insolite, qui se grave dans nos mémoires. Robert Surcouf ( page 10 ) se découpe devant un ciel improbable, dont l'objectif doit attendre longtemps le moutonnement crépusculaire, mais on admire aussi la savante orchestration de la nature où le feuillage et l'eau laissent passer la lumière comme les vitraux d'une cathédrale ( pages 23 et 78 ). Saisir avec le regard la pierre et l'eau, au point qu'on croirait voir une toile,  remonter le temps où la photographie n'existait pas encore, donner à la photo le grain et le relief de la peinture ( pages 25 et 29 ) ne sont  pas le moindre des arts, et il faut sans doute un certain regard pour voir ce que le passant ordinaire ne voit plus, même s'il reste sensible à la beauté du monde. S'il y a un pont, nous l'empruntons car il s'ouvre devant nous, mêlé d'automne et d'été finissant ( page 27 ), la nature est toujours multiple, sensuelle, inattendue : les arbres morts recouverts de mousse semblent vivre d'une autre vie, inconnue, animale, qui garde son immémorial secret ( page 39 ) et l'on poursuit sa balade dans des lieux qui nous ravissent l'âme. On rencontre parfois une présence, celle d'un pêcheur que nous dépassons sur la pointe des pieds ( page 43 ) pour ne point troubler le calme de l'instant ; un peu plus loin ( pages 45 et 95 ) le ciel se mire dans l'eau au point qu'on se demande  si l'on n'a pas quitté ces rivages familiers pour entreprendre un autre voyage qui nous arrache à la terre.  Le pêcheur lui aussi s'est évanoui, laissant quelques traces de présence au bord de l'eau ... On croit avoir rêvé, et pourtant le paysage demeure, attestant que le Beau existe et qu'il nous survivra ( page 49 ). On s'éloigne au pas des chevaux ( page 55 ) dans les couleurs fauves de l'automne qui vient, et pose sur chaque chose ce spleen qui nous saisit à l'approche des frimas,  mais pour quelques moments encore, le flamboiement sublime de la nature chante son requiem de gloire. Charles aime aussi la brume, métaphore de toutes les mélancolies, au-dessus de laquelle flotte quelquefois l'image d'un château où les fées ont peut-être élu domicile, comme dans les rêves de Louis II de Bavière ( page 94 ), il aime les arbres, non point parce qu'on les trouve dans la nature, mais parce qu'ils sont ces racines qui nous agrippent à ce monde qui voudrait tout le temps fuir et qu'on veut retenir, parce qu'on n'a rien d'autre pour savoir qu'on est vivant. Devant le moulin de la Minotais, à Plouër sur Rance, il y a un banc, avec personne : l'auteur capture aussi la solitude, la sienne sans doute, mais étrangement, c'est cette même solitude qui invite le passant à contempler les bateaux sagement amarrés, et à revenir à soi pour qu'ils bercent ses désirs d'ailleurs ( page 131 ). Quittons-nous à Solidor, où la réplique de la croix de Jacques Cartier tisse des liens avec ce Nouveau Monde qu'il découvrit pour le service du Roi, et arrêtons-nous quelques instants encore à l'écart de tous, dans un petit paradis quasiment méditerranéen par sa flore, d'où l'on a le plus merveilleux point de vue sur Cézembre et la cité corsaire ( pages 173 et 175 )

On apprend beaucoup dans ce livre de Charles Montecot sur les paysages de la Rance. Très documenté, il est une mine pour  ceux qui veulent connaître le passé et le présent du pays breton, et ce n'est pas le moindre de ses mérites. Rêve et Rance est un ouvrage dont le titre à lui seul, par les multiples associations qu'il autorise, traduit la richesse singulière du propos. Mais davantage encore, il est la vision intime d'un homme qui, au fil de ses errances, saisit au coeur des paysages le sens de sa présence au monde, puise à leur beauté pour nourrir son être profond et attester en images et en mots  cet amour qui le lie à ces lieux familiers. Rêve et Rance nous dit davantage encore qu'il n'est donné qu'aux rêveurs de voir la beauté du monde.

Nos amies les bêtes : figure de style ou réalité ?

29 mars 2016

 

Abattage industriel : les animaux souffrent.

Chasse, pêche : les animaux souffrent.

Abandons : les animaux souffrent.

Vivisection : les animaux souffrent.

Tortures gratuites ( mutilations, projections d'acides, malnutrition, coups ... ) : les animaux souffrent.

Croisez un instant le regard d'un animal torturé : vous ne l'oublierez plus jamais ...

Les écrivains non plus ne sont pas restés indifférents ...

 

On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal… On a du cœur ou on n'en a pas .
J’ai conservé une répugnance raisonnée pour la chair cuite et il m’a toujours été difficile de ne pas voir dans l’étal du boucher quelque chose de celui du bourreau
. Lamartine

 

La corrida, ni un art, ni une culture ; mais la torture d'une victime désignée . Émile Zola

 

La chasse est le moyen le plus sûr pour supprimer les sentiments des hommes envers les créatures qui les entourent . Voltaire

 

Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis. George Bernard Shaw
 

.. je ne mange pas d’animaux. Je ne digère pas l’agonie . Arielle Dombasle

 

L’homme est véritablement le roi de tous les animaux, car sa cruauté dépasse celle des animaux. Nous vivons de la mort des autres. Nous sommes des tombes marchantes . Léonard de Vinci
 

À mon avis nous devons nous engager pour la protection des animaux et cesser complètement de manger de la viande. Je le fais moi-même et c’est ainsi que bien des personnes deviennent attentives à ce problème qui a été posé si tard . Albert Schweitzer, médecin, prix Nobel de la paix
 

Les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l’échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports de l’homme avec les autres espèces vivantes… Le respect que nous souhaitons obtenir de l’homme envers ses semblables n’est qu’un cas particulier du respect qu’il faudrait ressentir pour toutes les formes de vie… Claude Levi-Strauss, anthropologue
 

Je crois que l’évolution spirituelle implique, à un certain moment, d’arrêter de tuer les êtres vivants que sont les animaux, simplement pour satisfaire nos désirs physiques . Mahatma Gandhi, prix Nobel
 

Chaque fois que la corrida avance, c'est l'humanité qui recule . Francis Cabrel
 

Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires… Boris Cyrulnik

 

Si la cruauté humaine s'est tant exercée contre l'homme, c'est trop souvent qu'elle s'était fait la main sur les animaux. Marguerite Yourcenar
 

Je trouve insupportable que l'on tente d'opposer l'amour des hommes et l'amour des animaux. Je crois à l'amour de la vie . Jean-François Noblet
 

Tout ce verbiage sur la dignité, la compassion, la culture ou la morale semble ridicule lorsqu’il sort de la bouche même de ceux qui tuent des créatures innocentes, pourchassent des renards que leurs chiens ont épuisés, ou même encouragent l’existence des combats de taureaux et des abattoirs. Toutes ces explications, selon lesquelles la nature est cruelle et donc nous sommes en droit d’être cruels, sont hypocrites. Rien ne prouve que l’homme soit plus important qu’un papillon ou qu’une vache. Je considère le fait d’être devenu végétarien comme la plus grande réussite de ma vie. Je ne prétends pas sauver beaucoup d’animaux de l’abattoir, mais mon refus de manger de la viande est une protestation contre la cruauté… Personnellement, je ne crois pas qu'il puisse y avoir de paix dans ce monde tant que les animaux seront traités comme ils le sont aujourd’hui. Isaac Bashevis Singer
 

De l'assassinat d'un animal à celui d'un homme, il n'y a qu'un pas . Léon Tolstoï
 

Rien ne peut être plus bénéfique à la santé humaine ni accroître les chances de survie de la vie sur la Terre qu’une évolution vers un régime végétarien . Albert Einstein
 

Je crois que l’évolution spirituelle implique, à un certain moment, d’arrêter de tuer les êtres vivants que sont les animaux, simplement pour satisfaire nos désirs physiques . Mahatma Gandhi, prix Nobel
 

Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires… Boris Cyrulnik
 

Torturer un taureau pour le plaisir, pour l'amusement, c'est beaucoup plus que torturer un animal, c'est torturer une conscience . Victor Hugo
 

Un seul oiseau en cage la liberté est en deuil . Jacques Prévert


On reconnaît le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite ses animaux.

Gandhi

 

Voilà ce qu'ils ont répondu à la barbarie quotidienne ...

 

 

 

 

 

Boualem Sansal au-delà du politiquement correct

11 mars 2016

 

J’ai rencontré Boualem Sansal aux Etonnants Voyageurs.

Il a un sourire empreint d’humanité, des cheveux rattachés sur la nuque, une voix grave qui troue le silence, laissant tomber des mots qui font frissonner. Pas étonnant qu’il ait été limogé pour ses écrits et prises de position. Pas étonnant non plus qu’il ait écrit en 2008 Le village de l’Allemand, deux fois récompensé.

Le village de l’Allemand fait partie des textes que l’on n’oublie plus, et qui hantent la mémoire longtemps après leur lecture. Boualem Sansal n’est pas non plus quelqu’un que l’on croise , il est celui qu’on rencontre définitivement au détour de sa vie. Lisez l’histoire des frères Schiller : la vérité qu’elle délivre charrie des braises qui brûleront éternellement nos incorrigibles consciences , impuissantes à tirer des leçons de l’Histoire.

C’est le journal des frères Schiller, Malrich et Rachel Schiller. En fait, ces deux frères, de père allemand et de mère algérienne, flottent entre deux identités, qui affectent déjà leur nom : le premier, c’est Malek et Ulrich, condensé en Malrich, et le second, c’est Rachid et Helmut, devenu Rachel. Nés à Aïn Deb, ils seront bientôt rapatriés en France chez Tonton Ali, un copain du bled, et Tata Sakina. Les chemins des deux frères se séparent bientôt entre Rachel l’intello, et Malrich, le gentil raté, immergé dans la vie de la cité à la périphérie de Paris, où l’Islamisme monte entre les murs et fermente dans les caves. A 25 ans, Rachel obtient la nationalité française. Tout pour être heureux … Sauf que 8 ans plus tard, le 24 avril 1996 à 23h, après avoir sillonné l’Europe et l’Afrique du nord , il met fin à ses jours. Désormais, pour comprendre ce frère dont il n’a jamais été proche, Malrich n’a que son journal, remis par Com’Dad, le commissaire de police, qui ajoute à son intention : « C’est le journal de ton frère … Faut lire, ça te mettra du plomb dans la tête. Ton frère était un type bien. » Alors Malrich va à la rencontre de ce » type bien « , via les mots de son journal. Il apprend peu à peu avec effroi ce que son frère a appris un peu plus tôt et qu’il n’a jamais dit, sauf dans quatre gros cahiers chiffonnés qu’il lui lègue en héritage. Avant, la vie de Rachel, c’était « du papier musique, il suffisait de tourner la manivelle ». Avant … mais avant quoi ? Avant ce 25 avril 1994 20h, où il apprend au JT la tuerie d‘Aïn Deb où ses parents ont été massacrés. C’est le retour aux sources et la révélation de l’infâme : son père, le cheik Hassan, venu s’établir à Aïn Deb, converti à l’Islam en 1963, ancien moudjahid, martyr du village, est un criminel de guerre nazi, qui aurait été pendu si la justice l’avait retrouvé. Type formidable, héros de la révolution algérienne, mais exterminateur du peuple juif. Désormais, tout bascule dans la vie de Malrich, qui marche dans les pas de son frère, et endosse après lui cette vérité de braise : ils sont les fils d’un assassin. Alternant le journal de l’un avec la vie de l’autre, Boualem Sansal construit lentement cette impossible catharsis des fils inexorablement condamnés par le crime de leur père. Il n’existe pas de langage pour exprimer l’indicible, et Rachel découvre, sur les lieux-mêmes de l’extermination, dans le lager des femmes à Birkenau, que l’horreur dépasse l’entendement pour qui ne l’a pas vécue, et qu’il ne pourra donc pas expier, encore moins connaître la rédemption. Même si, dans une scène bouleversante, il demande pardon à cette vieille femme, ancienne déportée, qu’il croise dans le lager, même si elle s’étonne « C’est la première fois que quelqu’un me dit pardon », même s’il lui ment, même s’il se ment , même s’il se donne la mort pour réparer la honte, même s’il se gaze pour devenir la victime expiatoire de son père qui a gazé des millions d’innocents, rien n’effacera jamais la tache originelle : il est le fils d’un assassin. Dans un hallucinant trompe- l’œil, Boualem Sansal surimpose l’histoire ancienne et l’histoire contemporaine : l’Islamisme est-il si différent de la solution finale, dans sa volonté de détruire les Kouffars, le lihoudi, juif galeux, et tous les autres qui se dressent contre la dictature de l’Intégrisme ? Nouveau visage des camps de concentration, ces cités où l’on a peur, où l’on s’épie, où l’on agonise, tandis que les Kommandos de la mort se préparent dans les camps afghans à la destruction de l’humain. Si c’est un homme, il ne faut pas l’acquitter. Les camps ont eu raison de Primo Levi, 42 ans après sa libération. Le crime contre l’humanité de Hans Schiller, en détruisant son fils aîné, ouvrira-t-il à Malrich Schiller le chemin de la rédemption ? Lever le voile sur les terrifiantes visées de l’Islamisme est déjà un premier pas.

 

Nous l'avons tant aimé ...

21 janvier 2016

 

Le grand, l'immense Ettore Scola est mort ...

On est sonné, on n'y croit pas ! Quoi ? Nous nous sommes tant aimés pourtant !

Ettore Scola, c'est 40 films en 40 ans, et un style audacieux et singulier à travers lequel le cinéaste livre une caricature féroce de la société contemporaine, jusqu'à ce 19 janvier où son coeur lâche. Le coeur, personnage central de l'oeuvre du maître.

Pour parler de cette oeuvre, attachons-nous à ce film remarquable écrit en 1974, C'eravamo tanto amati, qui a obtenu le Prix d'or au Festival international de Moscou en 1975, et le César du Meilleur film étranger en 1977.

Un schéma narratif à la Scola, où le début inscrit d'emblée la fin, avec cette scène emblématique où Luciana, Antonio et Nicola regardent, médusés, leur ami Gianni qu'ils croyaient pauvre comme eux, dévêtir son peignoir de bain avant de s'élancer du haut du plongeoir dans l'eau soyeuse de sa piscine de riche. Derrière les grilles de la propriété, ils n'en croient pas leurs yeux, cette femme et ces deux hommes revenus de tout, sauf de l'amitié chevillée au corps.

Mais que s'est-il passé pour en arriver là ?

1944. Nous sommes dans l'Italie fasciste.  

Gianni, Nicola et Antonio se lient d'amitié alors qu'ils ont pris le maquis pour combattre les Allemands. Lorsque sonne l'heure de la libération, un monde nouveau s'offre à eux. Militants fervents, pleins de rêves et d'illusions, les voici prêts à faire la révolution. Gianni est un ambitieux, prêt à tout pour devenir avocat : il épouse Elide, la fille d'un grossier parvenu qui l'aidera à monter les marches du monde pourri dont il rêve, Nicola, qui rêvait de devenir critique de cinéma, abandonnera sa vie de petit prof de province, en même temps que sa femme et son enfant, pour agrandir ses rêves aux dimensions de Rome, la capitale et le miroir aux alouettes de toute cette génération paumée, Antonio, lui, restera Antonio le pur, toujours exalté, toujours brancardier.

Le film retrace l'histoire de leurs vies, qui s'entrecroisent perpétuellement autour de la femme, fil conducteur de leurs trois existences. Elle, elle rêvait d'être actrice ... Le régime fasciste a sombré, la République est née, mais ces quatre personnages traversent une Italie de crise, celle de l'après-guerre où les idées d'une gauche fraternelle et solidaire, incarnées par Antonio, ont bien du mal à se frayer un chemin. Les communistes sont écartés du pouvoir par les démocrates chrétiens, le vrai peuple de gauche, issu de la Résistance, est bafoué. Il reste debout, droit dans ses bottes au milieu de la tempête.

Les trois hommes aimeront tour à tour la belle Luciana, ce qui n'est pas le moindre intérêt de ce film. Elle rencontrera d'abord Antonio le brancardier, à l'hôpital où elle a été transportée après une tentative de suicide. Il est un peu brut de pomme, mais gentil comme un coeur, et elle l'aimera profondément. Elle aimera tour à tour Gianni, puis Nicola, qui l'héberge un soir dans sa chambre sous les toits, où il médite sa désillusion. Mais  c'est Antonio qui restera définitivement dans son coeur, et on l'apprend dans une scène emblématique de la fin du film, devant une école où les parents attendent autour d'un feu de camp nocturne l'ouverture des portes afin d'inscrire leurs enfants. Les trois hommes s'étaient rencontrés un peu plus tôt, et Antonio leur avait promis une surprise dans la soirée. Elle est là, en effet, la surprise, en la personne de Luciana, qui a épousé Antonio, après toutes ces années d'errance et de désenchantement. Au moment où Gianni lui dit qu'il l'a cherchée et aimée toute sa vie, au moment où il lui fait cet aveu d'amour, Luciana tourne les yeux vers Antonio qui chante autour du feu, et elle répond ces mots terribles à Gianni :

Moi non. Moi, j'ai toujours aimé Antonio.

La désillusion est immense, mais on n'oublie plus le regard d'Antonio, qui pose soudain les yeux sur sa femme et lui sourit d'un regard éclairé par les anges. Le message de Scola est clair : c'est à celui qui sera fidèle à lui-même qu'il fera don de l'amour. Les deux autres ont trahi, l'un par narcissisme, l'autre par goût du pouvoir, Antonio les regarde sans rancune, la perle nichée au fond de son coeur.

Un des acteurs de ce film est le cinéma lui-même, qui donne à cette oeuvre sa profondeur et sa cohérence. Comme dans le Tourbillon de Jeanne Moreau où

on s'est connu, on s'est reconnu, on s'est perdu de vue,  on s'est r'perdu de vue, on s'est retrouvé, on s'est réchauffé, puis on s'est séparé

Luciana et Antonio se reperdent de vue sur le tournage fidèlement reconstitué  de la Dolce Vita, près de la fontaine de Trévi, tandis que l'enfant de Nicola, l'intellectuel cinéphile, pleure tout au long du débat qui oppose son père aux notables locaux,  et l'on admire, en écho de ces pleurs, ceux de l'enfant du Voleur de bicyclette, qui se surimposent implicitement à la réalité.  Les personnages de Scola sont des rêveurs, qui ne parviennent pas à accorder leurs rêves avec le monde, et le cinéma demeure incarnation de cet inaccessible, il est une usine à rêves, nécessairement hors d'atteinte. On retrouve ce décalage avec le réel dans la scène reconstituée de La Dolce Vita : Luciana et Antonio se retrouvent, il se querelle avec son amant d'un jour et il repart, soigné dans l'ambulance qu'il conduisait à l'aller.  Luciana, héroïne de ce drame ordinaire, ne sera jamais que figurante dans La Dolce Vita, étrangère à ce monde dont elle rêve et qui lui restera fermé, hormis quelques banalités échangées avec Fellini.

Des scènes bouleversantes émaillent encore la mélancolie désabusée de ce film : celle du photomaton, qui filme la détresse plus que le visage, le remake du Cuirassé Potemkine, dans la Rome nocturne où les solitudes s'amarrent l'une à l'autre comme des navires en perdition, la scène du parking où le pauvre tend une pièce au riche qu'il croit réduit au petit boulot de gardien de parking, ce miracle de cinéma enfin, où un artiste dessine sur un trottoir les temps qui changent, tandis que le noir et blanc vire lentement au technicolor. Le monde est en couleur, mais les âmes restent grises, même si la dernière image du film nous montre les trois amis, à bord de leur voiture pourrie, qui rient et s'engueulent en laissant derrière eux le plongeon de Gianni s'achever enfin. Beau symbole parmi d'autres, que cette résolution géométrique de Scola,  en ordonnées la chute de l'homme riche, en abscisses la course vers l'horizon des joyeux paumés.

Ils se sont tant aimés que peut-être le monde n'était pas assez grand pour contenir tant d'amour ...

 

 

Réparer les vivants

1er novembre 2015

 

Réparer les vivants

 

Quand Maylis de Kerangal s'empare d'un sujet, la force de son écriture laisse rarement indemne. En 2010, Naissance d'un pont nous avait déjà submergés d'une vague d'émotion  inattendue. Comment, en effet, oublier ce chantier jeté entre l'ancien et le nouveau monde, ce pont autour duquel s'affaire toute une fourmilière d'histoires humaines qui construisent une épopée singulière que l'auteur situe à Coca, petite agglomération fictive de Californie ?

Quatre ans plus tard, Maylis récidive avec un défi jeté à l'écriture elle-même : Réparer les vivants est, pour le dire sobrement, une oeuvre. Elle nous conte l'histoire d'une transplantation cardiaque, 24h chrono où le temps est compté, le geste juste, l'acte précis, l'espace circonscrit, la voix mesurée, la tension au maximum. C'est la tragédie d'un seul et l'aventure de tous, avec pour héros le coeur, l'organe, mais aussi le réceptacle de l'amour.

Le coeur, c'est celui de Simon Limbres, qui bat tranquillement dans le sommeil la nuit d'avant le drame. A 5h50, l'alarme d'un portable vrille l'avant petit jour, et désormais s'enclenche le compte à rebours d'une vie qui va brutalement se rompre. Réparer les vivants ... Après une heure ou deux de surf où l'on rêve de devenir vague, de se fondre dans la chevauchée de la mer, on rebrousse chemin et c'est l'accident, l'accident bête avec Chris au volant. Sous la violence du choc, Simon est inconscient, mais son coeur bat toujours. Commencent alors les 24h les plus essentielles de son existence, où son coeur se prépare à battre sous la peau d'un autre. On avait envie pourtant de croire à l'incroyable : ce garçon qui reposait si calme sur son lit d'hôpital, comme le dormeur du val, ce garçon dont le coeur battait encore, serein, allait se réveiller de ce mauvais rêve sur la route d'Etretat. Le lecteur s'est déjà identifié à ce jeune homme grelottant de froid, il embrasserait bientôt la douleur des parents qui viennent au chevet de leur enfant blessé, le lecteur s'est déjà muré dans un refus des évidences, c'est arrivé aux autres mais tout de même, ces autres pourraient être nous, alors on imagine très vite un scénario de guérison où l'impossible ne serait pas de mise. La mort survient, impitoyable  tache mouvante au pourtour irrégulier opacifiant une forme plus claire et plus vaste. C'est plié : le cerveau de Simon Limbres est en voie de destruction. Pierre Révol demande à Cordélia Owl si la famille a bien été prévenue. La famille, c'est d'abord Marianne, la mère, qui réveillée en sursaut traverse la ville, appelle vainement Sean, le père, puis c'est l'interminable traversée du labyrinthe de la Réa.

Votre fils est dans un état grave.

C'est l'euphémisme qu'elle ne veut pas entendre, la mère de Simon, l'euphémisme qui la métamorphose en statue de pierre, impavide, invincible au bord du gouffre où déjà elle tombe, tandis que Révol tente de rendre empathique ce face à face où la mort s'est glissée.

Je veux voir Simon , dit la mère, qui quitte l'hôpital pour trouver un abri car c'est une guerre, la mort de son enfant, tandis que Révol, devant l'évidence de la mort encéphalique,  décroche son téléphone et compose le numéro de la coordination des prélèvements d'organes . Désormais, le processus est lancé. Retour à l'hôpital de Marianne, la mère, et de Sean, le père. Scène en trompe-l'oeil qui jette le lecteur dans le camp des parents, qui lui fait éprouver leur souffrance et le fol espoir que rien n'est perdu puisque le coeur de leur fils bat. L'hôpital n'est pas un lieu infaillible, après tout !  On est là, on est avec toi, tu m'entends, Simon, my boy, on est là. Le désespoir étreint le lecteur, qui rêve d'un tressaillement, d'un balbutiement de retour à la vie, qui s'arrime à l'impossible. Les personnages et le lecteur font corps contre cet ennemi qui veut entériner la mort du fils, mais étrangement, la compassion se propage et enveloppe soudain ce médecin exsangue d'avoir prononcé les mots définitifs : Simon est en état de mort cérébrale. Il est décédé. Il est mort ... ce jeune dieu au repos. Nous entrons de plain-pied dans ce no man's land entre la vie et la mort où les couloirs sont infinis, l'émotion jugulée, le silence et les voix étrangers au monde des vivants. Le coeur de Simon va bientôt s'arrêter de battre, mais les coeurs des autres font un vacarme assourdissant autour de Simon Limbres, dont les fonctions cérébrales se sont éteintes. C'est tout l'art de Maylis de Kerangal de rendre un compte minutieux de cette matière vivante, mouvante, dont est fait le réel, de cette trame souple qui contient tout le vécu des humains, auquel s'agrègent la lumière, le son, la texture de l'environnement.  Ce qui est troublant ici, c'est que la mort de Simon Limbres a cessé d'être intime et d'appartenir à ses proches, mais est devenue un cas clinique de prélèvement d'organes pour réparer les vivants, d'autres vivants qui attendent cette manne providentielle. C'est ce que Thomas Rémige s'apprête à leur dire, comme une estafilade sur leur coeur impuissant. Avant même que ne commence le processus du prélèvement sur le fils, le coup de scalpel est porté au coeur des parents : Nous sommes dans un contexte où il serait possible d'envisager que Simon fasse don de ses organes. Il l'appelle Simon, il attend son consentement par procuration. Il attend de savoir si celui qui a intensément aimé la vie veut passer le relais de son corps à cet autre que son corps abandonne. Le coup de poing de Sean dans le mur sonne la fin de ce dialogue difficile. Exsangue à son tour, non point devant le refus du père, mais devant cette douleur abyssale qui désespère le langage lui-même, Thomas referme le dossier de Simon : la possibilité du refus est aussi la condition du don.

Le coeur ? Oui, le coeur, comme si c'était plus difficile que les reins, le foie ou les poumons, de prélever le siège de l'amour. Mais pas les yeux ? pas le regard du fils, pas cette lumière intérieure qui éclairait le monde ! Il est donneur. L'épouvante les étreint : Qu'est-ce qu'on va lui faire, concrètement ? On incise le corps, on prélève, on le referme. Les mots sont incisifs comme des instruments de chirurgie, il n'y a pas de place pour la dramatisation, ni pour que se glisse en cet instant la violence du sacrilège. Simon Limbres devient le dossier Cristal, il est métamorphosé en chose, il n'existe plus. De retour à la maison, la voix de Lou : J'ai fait un dessin pour Simon. Pourquoi on est dans le noir ? j'ai faim. La voix des vivants, comme de l'huile bouillante sur les corps meurtris. Les mots de Lou sont la réponse du frère mort aux questionnements des parents. Oui, la vie est là, il faut enterrer les morts pour réparer les vivants. La vivante à réparer, c'est Claire Méjan, la future transplantée.

Cette oeuvre est parcourue d'instants de fulgurante émotion qui surgissent du vécu intime des personnages, de leurs désirs, de leurs doutes, de leurs ratages, dans les coulisses d'une transplantation cardiaque. Il en est un  peut-être plus intense que les autres, parce qu'il est la voix de l'en-deçà qui vers l'au-delà traverse la frontière inconnue des vivants. Avant le clampage, Thomas Rémige murmure à l'oreille de Simon l'amour de ses proches, Sean, Marianne, Lou, Mamé, Juliette, puis il insère des écouteurs dans les oreilles de Simon, allume le baladeur, piste 7, et lui offre cette dernière vague qui déferle et scintille et l'emporte, juste avant que le coeur ne cesse de battre. Tandis qu'on prépare Claire à recevoir le souffle de Simon, des mains s'affairent autour de son corps atrophié pour que demain, ses parents puissent archiver dans leur mémoire l'image de celui qu'il était, et qui retrouve son intégrité, et qui redevient Simon Limbres entre les mains de Thomas lavant ce corps outragé. Au moment de la toilette funéraire, Thomas s'est mis à chanter : le langage précis des mains est devenu chant au croisement ultime de la vie et de la mort, et l'on songe à ce chant de l'Iliade où Achille rend à Patrocle les honneurs funèbres, pour qu'il demeure dans la mémoire des autres celui qu'il fut, désormais inaccessible et invaincu.

Il est 5h49. Le don de la vie a duré 24h.

 

La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil

3 octobre 2015

 

Il  est mort un jour de mars 2003, et son esprit nous manque, son écriture nous manque ... Il était une pointure chez Denoël, un touche à tout de génie qui croyait en son étoile. Cet écrivain, c'est Jean-Baptiste Rossi, mais on le connaît mieux sous le nom de Sébastien Japrisot.

Pour lui rendre hommage aujourd'hui, un texte étonnant, avec un titre insolite dont la longueur amuse et déconcerte : La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil.

Le titre fascine par le mélange de ses déterminants : la, l', des, un ... qui nous implique immédiatement dans l'histoire, nous faisant adopter le point de vue de cette femme, qui visiblement est au coeur d'une intrigue policière. Mais tout de même, les dés sont aussitôt jetés : peu importe l'attirail policier, le regard se focalise sur l'énigme créée par le personnage, et le lecteur entre de plain-pied dans une histoire singulière où  un voyage géographique devient voyage initiatique à travers  lequel  l'héroïne reconstruit son identité.

L'histoire ? Une jeune femme, Dany Longo, un peu myope, un peu paumée, beaucoup troublante et charmante en diable, se rend chez son patron afin de taper un rapport assez long qu'elle lui remettra le lendemain pour son congrès à Genève. Elle passe la nuit chez lui pour ce travail, pendant que ce patron et son épouse Anita sont invités ailleurs. Le lendemain matin, elle les accompagne à l'aéroport avec la voiture d'Anita, une Thunderbird voyante et luxueuse, l'auto, quoi ! qu'elle doit ramener chez eux avant de rentrer chez elle.

Anecdotique sans doute, mais voilà, rien ne se passe comme prévu, car au lieu de ramener sagement la voiture au garage et de retrouver les rails de la vie ordinaire, Dany se sent pousser des ailes et s'engage sur l'autoroute A6 : elle veut aller voir la mer !

C'est alors que le voyage rêvé prend des allures de cauchemar : non seulement on lui brise le poignet dans les toilettes d'une station service, mais partout où elle passe, partout où elle s'arrête, hôtel, motel, station d'autoroute, on la reconnaît, on lui dit qu'elle est déjà passée la veille. Elle est bien reconnaissable avec ce poignet bandé et cette voiture de luxe ! Dany sombre alors dans l'incompréhension et la terreur. Elle croit devenir folle, mais au fil de la route, au fil du temps, au fil de ses pensées, elle va lentement recoïncider avec elle-même, devenir ce qu'elle est, au fond, masquée derrière ses peurs et ses échecs, une femme libre, déterminée, heureuse de vivre.

On reconstituera le puzzle aux toutes dernières pages de l'histoire, et c'est un choc incroyable pour le lecteur qui s'est attaché à Dany, a tremblé pour elle, s'est perdu et retrouvé avec elle. Cette dame dans l'auto, qui porte des lunettes pas seulement parce qu'elle est myope, mais aussi et surtout parce qu'elle s'aveugle sur elle-même et ne VOIT pas le sens de sa vie, va hériter d'un regard neuf, authentique et bleu, et nous avec elle, nous regarderons désormais le monde autrement.

Le sens de l'histoire ? Nous faire partager un chemin pour mieux construire le nôtre. Bien plus qu'une intrigue policière, La dame dans l'auto est un roman psychologique monté de main de maître par un Japrisot qui nous glisse dans le point de vue de l'héroïne, ce qui nous trouble autant qu'elle. Il fait de l'A6, puis de l'A7, des voies initiatiques vers soi-même, qu'il rend crédibles et justes. Il n'y a pas plus réaliste que cette aire d'autoroute où Dany est agressée, et en même temps elle est fantastique à souhait, avec cet agresseur dont on ne sait rien.  L'auto est à elle seule un personnage, adjuvant ou opposant selon les heures, les autres personnages tissant une toile où Dany peu à peu devient prisonnière, avant sa rébellion intime.

Japrisot est un maître du suspens enchaînant les chefs d'oeuvre, L'été meurtrier, Compartiments tueurs, Piège pour Cendrillon, la Passion des femmes ... Peu d'écrivains ont su entretenir cette relation au lecteur, qui suit forcément l'auteur dans le labyrinthe de ses insomnies. Peu d'écrivains ont su nous plonger dans leur oeuvre en adoptant ce point de vue interne si troublant, peu ont su prendre cette distance qu'une écriture aux registres changeants donne au récit en le rendant exemplaire et accessible à tous. La lecture de ce texte demeure à jamais dans notre conscience parce qu'il peint une femme actuelle, un peu perdue mais foncièrement bonne, cherchant son chemin dans un monde qui ressemble à un palais des glaces où il est bien difficile de faire la part de l'illusion et du réel. Cette femme, c'est chacun de nous.

Les noms les plus prestigieux ont voulu transposer au cinéma La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil  : Hitchcock, maître du suspens, Jules Dassin, Vadim, des comédiennes aussi ont voulu incarner Dany Longo, Brigitte Bardot, Michèle Mercier, Elisabeth Taylor, Julie Christie, Jane Fonda ... Finalement, c'est Anatole Litvak qui réalisera le film en 1970, avec la sublime Samantha Eggar.

Sébastien Japrisot nous manque, il manque à la littérature.

Ecoutez plutôt :

 

Un mécanicien diabolique. Il emboîte, il déboîte, il visse, il dévisse, il manipule son Meccano et vous surprend jusque dans ses dernières pages. C'est son truc, il y excelle. D'autre part, c'est un écrivain. La combinaison des deux n'est pas

courante.  ( Françoise Giroud en 1991 )

 

 Quand un auteur dispose ainsi des nerfs de son lecteur et sait unir les ressources de la tragédie et les subtilités du roman de mystère, aucun doute, c'est le premier parmi les grands... ( Thomas Narcejac en 1991 )

 

Japrisot a une vertu rare, ou une grâce, ou une chance : il ne sait pas rater un livre, pas plus qu'un film… Il y a dans le roman de Japrisot un tel foisonnement d'intrigues, comme dans la littérature picaresque où chaque personnage raconte un univers, une telle générosité d'invention, une telle émotion, pour tout dire un tel talent, qu'on y trouverait dix films. ( Renaud Matignon, critique littéraire au Figaro )

 

Sébastien Japrisot a le visage du poète de Peynet, une douceur qui donne la chair de poule, un filet de voix et le regard candide. À le voir tapi dans un coin de la pièce, reculant devant le succès comme devant un bain glacé, image même de l'innocence, nous avons pensé " Quel superbe criminel il ferait ! ( Babette Rolin en 1963 )

 

Japrisot le magicien, qui a contraint le silence à rendre gorge et la vérité à s'étendre nue sur la page. ( Gabrielle Rolin en 1963 )

 

Lisez sans modération les textes de ce talentueux écrivain, vous serez enchantés, envoûtés, conquis !

 

Otages intimes

29 août 2015

 

Otages intimes est un roman d'une grande puissance qui met en scène la libération d'un journaliste retenu otage dans un pays en guerre. C'est un texte universel qui s'attache à décrire son immersion d'homme redevenu libre dans la société, son douloureux chemin vers la quiétude.
Les mots sont d'une justesse remarquable, ils dessinent de façon fine et délicate les moindres sensations, les perceptions parfois paradoxales de cet homme qui est libre et prisonnier à la fois. Il est libre, comme nous le sommes, de jouir de notre présent, de savourer chaque instant de vie, la présence de ceux que nous aimons. Il est libre de crier, de courir, de chanter, de jouer de la musique. Il est libre de simplement contempler la nature et de s'émerveiller des choses comme si c'était pour lui la première fois qu'il en prenait conscience, la course d'un écureuil, un verre de vin, le vol d'un ami en parapente, la douceur du regard de sa mère qui l'aide à se reconstruire. Il est libre et en même temps il vit l'enfermement intérieur : prisonnier de ses souvenirs, il revit parfois la douleur des tortures, il revoit les instants qui ont précédé son enlèvement. C'est

comme s'il était encore prisonnier de son ignorance : ses ravisseurs lui ont volé son temps, une partie de sa vie, ce qu'il aurait du voir, sentir, vivre entre son ravissement et sa libération. C'est un temps perdu et effacé, jamais sa liberté ne pourra reconstituer les événements qu'il a manqués.

Otages intimes est un texte qui résonne fort : ce n'est pas uniquement le rapt qui peut rendre otage, les autres personnages du roman le sont aussi. La vie, ces événements qui se tissent avec ou sans notre consentement, ces souvenirs qui s'impriment ou s'oublient nous rendent

intimement otages... de nous mêmes.

 

Jessica Bouillant, libraire de Charabia, Embrun

 

Rien ne s'oppose à la nuit

19 août 2015

 

Rien ne s'oppose à la nuit

Je ne fais pas partie des détracteurs du texte de Delphine de Vigan, qui le jugent mal écrit, ou trop intime, pis que cela, simplement commercial et naturellement plébiscité par François Busnel, dont on n'ignore pas les liens personnels avec l'auteur.

Ce roman, Rien ne s'oppose à la nuit, touche immédiatement par son exergue :

Je remercie celles et ceux qui liront ce livre

Original de s'adresser ainsi aux lecteurs, mais pas seulement. On lit immédiatement dans ces quelques mots une détresse, le désir secret de tisser un exutoire à cette longue confidence d'une fille qui cherche les traces de sa mère après son suicide, le besoin de toucher aux rivages de la lecture pour légitimer la démarche, la partager, la rendre nécessaire. Si vous m'entendez, peut-être alors m'entendrai-je moi-même...

Delphine de Vigan nous raconte la vie de Lucile, sa mère, et les mots de Soulages qui préludent au texte l'éclairent étrangement :

... du sombre émanait une clarté ... dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n'était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir.

Etonnant de la part d'un artiste qui peint le noir, que d'évoquer sa capacité à faire poindre la lumière.

Il en va ainsi de la vie de Lucile, et de cette étrange lumière surgissent les alea d'une vie plutôt brisée, étrange lumière que s'attache à capter l'auteur pour - il semble qu'elle le croie, qu'elle le veuille - dire la vérité de sa mère. Car au-delà des reproches, au-delà de l'abandon subi par Delphine et sa soeur Manon, au-delà des bizarreries de Lucile, il y a ces brisures lumineuses qui diffusent une aura essentielle autour du  personnage de la mère, éclipsant l'autre mère, celle qui créa la fratrie à laquelle appartenait Lucile, Liane et son ventre surfécond, Liane au corps résistant à la vieillesse, Liane la grand-mère qui savait raconter les histoires. Liane et Lucile, deux figures contradictoires de la maternité, l'une paradoxalement excentrique et résignée, l'autre rêvant d'être invisible et pourtant farouche de vie. Liane qui plie sous les assauts de l'existence, même si elle gratifie la famille d'un grand écart spectaculaire à plus de quatre-vingts ans, Lucile qui renaît constamment de ses cendres, comme le phénix antique.

La famille de Lucile est sapée par une fatalité invisible qui la fissure sournoisement, laissant affleurer un excès de vitalité, d'exubérance, de bruit, de désastre incarnés par Liane et Georges, ce père dont l'écriture révèle peu à peu les zones d'ombre terrifiantes, et sans doute fatales à la seconde de ses filles.

La mort d'Antonin est-elle le drame inaugural, ou simplement le signe annonciateur d'un déréglement familial qui s'amplifierait avec le temps ? La mort faisait une entrée remarquable dans cette famille construite sur des principes mortifères, et elle devait marquer à jamais Lucile de son empreinte. Elle  est la troisième de cette famille de neuf enfants, neuf comme les mois qui construisent la maternité, neuf comme l'envers du chiffre du diable puisque trois mourront successivement.

Delphine a besoin d'écrire " ça ", ne peut rien écrire d'autre que ça, rien faire d'autre qu'offrir à sa mère un cercueil de papier, comprendre l'origine de sa souffrance pour qu'elle ne pèse plus comme un fardeau sur sa propre destinée de fille, de femme, de mère. Etrangement, le lecteur opère malgré lui quelquefois la surimposition de Delphine et de Lucile, comme si la quête de la première avait créé une sorte d'osmose avec la seconde. Et c'est là sans doute qu'en plein coeur d'un jugement impitoyable de la fille, passe l'amour absolu pour cette mère qu'elle vient de découvrir, ce matin de janvier, bleue, d'un bleu pâle mêlé de cendres, cette mère dont le téléphone silencieux l'exaspérait les jours précédant la macabre découverte.

Dans cette fuite en avant de bobos avant la lettre où Liane et Georges font vivre leurs enfants, le personnage du père est trouble, grande gueule, intolérant, contradictoire, collabo pendant la guerre, passé sur lequel la famille referme ses eaux noires, il fait huit enfants à sa femme, en adpopte un autre et devient, à la naissance de Tom, mongolien, un père exclusif. Lucile rêve d'évasion, rejette l'appartenance à cette famille dynamitée de l'intérieur par une violence larvée, celle d'un père tout puissant qui n'accepte pas de desserrer l'étreinte sauvage qu'il exerce sur les siens. A dix-huit ans, Lucile épouse Gabriel, l'ange de lumière, et quelques mois plus tard naît Delphine. Debout au bord du gouffre, cette femme murée dans son mystère commence sa longue chute en enfer, Gabriel, Tibère, les coquillettes avec ou sans sauce tomate, la vieille 403 peinte en vert, les rôtis sous cellophane volés à Coop, les morpions et la Marie-Rose, puis Nebo et l'absence, le chagrin. C'est le temps de la peur qui n'en finira plus. Le temps de l'impuissance où l'aigle noir plane sur Lucile, ensevelissant de ténèbres deux enfants perdues agrippées au naufrage de leur mère, épave surnageant au milieu des récifs avec sa charge d'âmes. Pas étonnant que la chanson accompagnant les jours soit Porque te vas quand la mère referme sur elle chaque soir la porte de la chambre pour fumer seule, à l'abri de tout. Delphine s'interroge sur les mystères qui arrachent lentement Lucile au monde des vivants. La réponse serait-elle dans ces mots qu'enfin elle couche sur le papier ? Recherche esthétique est ce rempart qu'elle s'efforce de dresser contre ses démons : Ferai-je expier mon père ? Je vais pisser, mon père me guettait, il me donne un somnifère et m'entraîne dans son lit. Il m'a violée pendant mon sommeil, j'avais seize ans. Les mots sont dits, ils devraient drainer un cortège d'explosions libératrices, la catharsis est là, toute proche ... mais rien ne se passe. Fantasme de Lucile sur un père merveilleux, au-dessus de tout soupçon, il y va de la stabilité familiale. Et pourtant c'est vrai ! Le père merveilleux est un violeur, le pire des salauds. Lucile, Justine, Camille, Manon, les témoignages sont sans appel sur les dérives criminelles du père, comme le rappelle ce tatouage bouleversant sur le poignet de sa fille : 10h10, l'heure du crime, et le surgissement de la folie maternelle qui fit de Lucile une toute petite chose friable, recollée, rafistolée, irréparable en vérité. Comme Delphine, qui cessera de s'alimenter après le séjour de sa mère à Sainte-Anne pour sentir la mort dans son corps. Lorsque la vérité que l'on cherche n'est pas accessible dans l'écriture, on tente de l'atteindre par le langage du corps, sorte de mimétisme avec l'être qu'on veut toucher, dont on veut rationaliser les blessures pour reconstruire, de façon posthume, les liens saccagés avec cet autre, cette inconnue qui était la Mère. Au fond, lors de sa période anorexique, Delphine réinstalle Lucile dans le rôle abandonné de la mère qui s'inquiète pour son enfant, elle inverse les rôles pour retrouver le cours naturel des choses, cette protection maternelle dont elle manque, mais dont Lucile avait elle-même trop manqué pour aujourd'hui la lui donner.

Rien ne s'oppose à la nuit est une quête inaboutie, une errance autour de la mère, nourrie de ces remords, ces regrets qui nous empoignent quand c'est trop tard, que l'autre n'est plus. Mais c'est une errance nécessaire, et l'objet de l'écriture est là. Delphine de Vigan a perçu au moment-même d'écrire l'histoire de sa mère qu'elle n'y parviendrait pas, mais que l'essentiel était dans ce retour aux sources qui utilisait toutes les voix afin de trouver la sienne. Dans ce texte en effet, on comprend le poids meurtrier de la parole comme du silence dans une famille présentée comme un modèle pour l'ORTF en 1969, au grand dam des enfants à qui l'on impose de montrer cette image positive. Justine résiste, comme Lucile, comme tous ceux qui sont morts, poussant à son paroxysme le mal de vivre. Comment trouver les mots justes pour se dire entre un père prédateur et une mère excentrique ? Comment exister entre les extrêmes et survivre à leur déferlement ? Comment casser cette chape de silence pour libérer enfin ce que l'on est ?Comment ? Delphine ne percera pas le mystère de sa mère, et comme il n'est pas possible de remonter le temps, elle devra s'accommoder de cette quête fragmentaire et désespérée de l'amour. Car tout est dans cette quête où elle redevient la fille pour remettre au monde la mère, lui redonner place, lui redonner sens. Tout est dans ce pass Navigo dont elle use après sa mort pour perpétuer ses errances parisiennes. L'écriture est là, avec ses heurts, ses refus, ses élans, tout ce que ces deux femmes, figées dans leur éternel face à face, n'ont pas su se dire. Rien ne s'oppose à la nuit, sauf peut-être ce cri qu'elle pousse en découvrant le cadavre de sa mère, oreille collée à l'écouteur, ce cri que l'on entend résonner en nous avec la force qui s'attache aux mots d'amour.

 

Plutarque et la petite vache qui ne voulait pas mourir

17 juin 2015

 

Tout commence le 2 juin, où Marguerite, petite Charolaise, se fait la malle depuis l'abattoir de Saint-Romain de Popey, où avait sonné sa condamnation à mort.

Quittons quelques instants notre époque pour revenir à l'Antiquité, où nous croiserons forcément le chemin de Plutarque, philosophe grec et penseur incontournable. Cet érudit remarquable s'est beaucoup intéressé à la vertu, et il fut tout naturellement admiré par Montaigne et Rousseau, autres défenseurs de la vertu. Passeur d'idées jusqu'à l'époque contemporaine, grand voyageur et moraliste, cet homme d'une modestie rare écrivit, entre autres, quatre traités sur les animaux qu'il serait bon de faire entendre aujourd'hui, où il fallut remuer ciel et terre pour que l'on reconnût l'animal comme être sensible.

Dans Manger la chair et Les animaux usent de la raison, Plutarque s'interroge sur les causes qui poussent l'être humain à tuer, puis manger les animaux.

Comment l'homme peut-il jouir de manger de la chair ?

Selon lui, les premiers humains à consommer de la viande l'ont fait par nécessité, mais qu'en est-il aujourd'hui ?

Nous, civilisés, nous qui vivons sur une terre cultivée, riche, abondante, nous n'avons aucune raison de tuer pour manger.

Manger de la chair animale est contre nature, ce qui laisse à penser que les humains ignorent totalement ce qui est dans leur nature et ce qui ne l'est pas.

Nous n'avons ni ongles ni dents aiguës, ni l'estomac fort, ni les viscères assez chauds pour digérer et assimiler une nourriture aussi pesante que la chair des animaux. Au contraire, la nature en nous donnant des dents unies, une bouche étroite, une langue molle et des viscères trop faibles pour la digestion, interdit la consommation de viande.  Si tu te veux obstiner à soutenir que nature a fait l'homme pour manger telle viande, tout premier tue-la donc toi-même ... sans user de couperet ... tue-moi un boeuf à force de le mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier, déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et le mange encore tout vif, ainsi comme ces bêtes-là font. Personne ne mange la chair, même morte, telle quelle. Il faut à l'homme transformer la chair par le feu, la faire bouillir ou rôtir, la dénaturer enfin par des assaisonnements et des drogues qui ôtent l'odeur du meurtre, afin que le goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point une si étrange nourriture. L'art culinaire, qui transforme la chair de la bête en mets succulent, n'est que l'embaumement des cadavres. L'homme décadent, c'est bien connu, serait celui qui ne peut vivre non seulement qu'à jouir sans besoin, mais encore et surtout à jouir de ce dont il n'a pas besoin, donc à jouir contre nature. Et Plutarque ajoute : Mais rien ne nous émeut, ni la belle couleur, ni la douceur de la voix accordée, ni la subtilité de l'esprit, ni la netteté de vivre, ni la vivacité de sens et entendement des malheureux animaux, ainsi pour un peu de chair nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière, et le cours de la vie qui leur était préfixé par la nature. La raison du plus fort est décidément toujours la meilleure, et ce goût du meurtre nous empêchera à jamais de vivre ensemble sur la terre.

Plutarque prônait en effet le végétarisme. A ses yeux, ce n'est pas le végétarien qui doit justifier son alimentation, mais le carnivore. Le végétarien sait pourquoi il l'est, car il attache son alimentation à des convictions profondes. Le carnivore ne se pose aucune question, il mange de la viande comme d'autres l'ont fait avant lui, sans aucune forme de réflexion, seulement par tradition, il n'en demeure pas moins que cette tradition est devenue massacre. Il mange des aliments souillés par le meurtre, passant sous silence qu'on écorche, qu'on dépèce, qu'on démembre, il déguste le sang et le suc sortis des plaies béantes d'un autre, qui rêvait de soleil et de lumière comme lui. Manger ce qui a une âme est un scandale, dit Plutarque, qui déplore la pêche et la chasse, activités ludiques accréditant la sauvagerie des humains. Quand on eut fini de manger les animaux sauvages, on en vint insensiblement à manger le boeuf qui nous aidait dans les travaux des champs, la brebis dont la toison nous protégeait, le coq qui gardait nos maisons. De là on en est venu à égorger les hommes, à les décapiter, à les torturer. Car être insensible à la souffrance animale nous rend insensibles à la souffrance humaine. Comme le disait Gandhi

On reconnaît la grandeur d'une nation à la façon dont elle traite ses animaux.

Le philosophe Blone, rappelle Plutarque, disait que si les enfants s'amusent à jeter des pierres aux grenouilles, celles-ci ne s'amusent pas  à mourir. Pour être plus humains que hommes, il faut savoir aller au-delà des bornes de notre espèce, afin de ressentir la réalité d'une parenté, et de pratiquer douceur et justice envers ceux qui comme nous ont une âme, et peut-être même, comme le pense Plutarque, disposent de raison. Etre bon avec les bêtes, c'est assurément faire l'apprentissage de la vertu.

Voilà ce que disait il y a bien longtemps notre ami Plutarque, l'ami des bêtes sûrement. Voilà ce que nous avons oublié depuis tout ce temps. Voilà pourquoi nous nous hâtons étourdiment vers la

mort certaine de l'humanité.

 

Les assassins sont dans l'arène

8 juin 2015

 

Désormais, la corrida ne sera plus inscrite au patrimoine culturel de la France.

Bravo au Parlement catalan qui est allé plus loin encore,  interdisant purement et simplement ce " sport ".

Mais revenons à cette chose infâme dont les aficionados masquent la barbarie derrière l'étendard de la tradition, de la culture et de l'art, et déplorons que des artistes aient reconnu leur fascination pour ce jeu des plus cruels et des plus indignes. Aux premières loges, les peintres Goya et Picasso, mais aussi des poètes, comme Federico Garcia Lorca ou Georges Bataille, des écrivains, comme Hemingway, Montherlant ou Cocteau, qui voyait là une fête à haute valeur symbolique. Des mots pour couvrir la torture, on se croirait au joli temps du nazisme ... Mort dans l'après-midi nous montre la corrida comme un rituel, un exutoire, un exorcisme de la violence et de la mort, et l'on regrette qu'Hemingway se soit prêté à cela. On préférera les Arènes sanglantes de Vicente Blasco Ibanez, qui est au fond un excellent plaidoyer contre la brutalité de cette pratique. Que Depardieu soit friand de corrida, qu'on y voit des politiques de tout poil, que l'écologiste ( sic ) Noël Mamère n'ait aucune répugnance pour la corrida, passe encore : on n'attend rien de leur insignifiance. Mais que des artistes, des vrais, considèrent qu'un matador bombant le torse et agitant son chiffon rouge soit lui aussi un artiste, voilà qui est beaucoup plus troublant. Car il n'est jamais qu'un bourreau, à qui l'on offre l'impunité. Fort heureusement, à côté de ceux-là, il y a ceux qui s'indignent, parmi lesquels Victor Hugo, le même qui tonna contre les enfants jetés dans la mine à cinq ans, Emile Zola, vous savez, celui qui dit J'accuse ...! à la Une de l'Aurore pour défendre l'officier juif Albert Dreyfus, Claude Simon enfin, qui s'insurgea.

Comment en est-on arrivés là ?

Sans remonter aux origines de la corrida, souvenons-nous qu'elle fut introduite en France au milieu du XIXème siècle par l'impératrice Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, en violation de la loi Grammont qui réprimait les sévices envers les animaux. Jusqu'en 1951, elle était illégale en France, et donc sanctionnée, qui plus est vomie par la grande majorité des Français qui la voyaient telle qu'elle était, une exaltation de la torture qu'elle prétendait élever au rang d'oeuvre d'art. Le général Franco la consacra comme fête nationale, c'est dire dans quelles eaux troubles elle patauge.

Pour éviter d'avoir à en découdre, les pro-corrida disent que le débat n'est point moral ou éthique, mais culturel et identitaire. Rien de plus faux. Pour des enjeux économiques et touristiques, on flatte les plus bas instincts des hommes, torturant à mort en toute impunité des êtres innocents, offrant le voluptueux spectacle du meurtre à des spectateurs sadiques qui vivent par procuration les sensations fortes de cette outrance sanguinaire. Tel est l'héroïsme des temps modernes, cette satisfaction vile, cette explosion d'adrénaline à peu de frais.

A peu de frais ? Tout dépend du point de vue duquel on se place, bien entendu ! Car du point de vue de l'animal, le spectacle coûte cher ! Harpons plantés dans le dos, dont les manches se balancent continuellement, tournant et retournant le fer dans les plaies, trous qui peuvent atteindre vingt à trente centimètres dans la colonne vertébrale où se plantent les lances des picadors ... On n'en finirait pas de dire la souffrance des bêtes d'arène. Justement, revenons à cela. Le taureau N'EST PAS une bête sauvage, mais un animal domestique, qui dans son pâturage n'attaque pas l'homme mais le fuit. Certains arrivent dans l'arène à trois ans, totalement inexpérimentés pour cet affrontement unique et violent avec une mort certaine, éblouis, blessés, affolés. Combat égal dit le choeur des assassins prêts au spectacle ? La sauvagerie de la bête contre l'intelligence de l'homme ? Foutaises ! Le taureau est seul contre un matador qui interviendra pour la solution finale, mais avant lui, les tortionnaires sont à l'oeuvre : trois banderillos, deux picadors. Ils sont six contre un dans ce combat " égal ", le taureau nu, les autres armés jusqu'aux dents. Et encore, nu, c'est vite dit. On a scié l'extrémité des cornes et quelquefois évidé l'intérieur pour que l'animal, qui s'est déjà blessé contre un pieu dans son enclos, retienne ses coups afin de ne pas avoir mal. On l'a drogué, comme l'a démontré ce Collège de vétérinaires espagnols en 1991, dans Entre campos y ruedos, on l'a suralimenté, si bien que sa puissance n'est qu'une illusion, il arrive malade aussi , privé de ses atouts défensifs ... La liste serait longue des fraudes et dissimulations du milieu taurin. Oui le taureau souffre, et ce qu'il souffre relève du martyre, sous les vivats de la foule. Par exemple à Béziers le 18 octobre 1998, un torillon de trois ans a reçu comme coup de grâce pas moins de 30 coups de poignard à la nuque. Généralement, le taureau expire en une trentaine de minutes, trente minutes de torture, d'efforts violents, de terreur et de stress.

Telle est la réalité de ce jeu, de ce sport, pour lequel il ne faut avoir aucune tolérance, car il viole la démocratie, puisqu'une majorité de gens l'exècrent et n'en veulent plus, et déshonore l'humanité. Aucun esthétisme dans cet acte barbare, aucune grandeur tragique, rien que la médiocrité des gens ordinaires qui ne sont jamais rassasiés de l'infinie misère des innocents. 

 

Lydie est venue nous voir ...

25 mai 2015

 

Lydie est venue nous voir ...

Lydie Salvayre, Prix Goncourt 2014, mais surtout femme de coeur, femme d'intelligence, femme d'écriture. A peine nous avait-elle quittés qu'elle nous manquait déjà, comme cette passante de Baudelaire qui laisse après elle un souvenir indestructible. En lui faisant découvrir Saint-Malo, je songeais à Montse, José, Diego, Jaime, tous les personnages de Pas pleurer, qui rôdaient alentour tant elle les avait rendus vivants. Sa mère d'abord, qui parlait ce fragnol délicieux, sans l'ombrage d'un doute, sa mère qui ne retint de la douloureuse guerre civile que cet été 36 où tous les émois étaient possibles, cet été 36 où la vraie vie commençait sur les Ramblas de Lérima. Et puis José et Diego, construits en miroir, respectivement le frère et le beau-frère de Montse, l'un épris d'idéal, qui rêve de lendemains qui chantent, l'autre qui a rejoint le camp des communistes, qui veulent évincer du pouvoir les anarchistes, ces originaux, ces exaltés qui se sont mis en tête de croire à la félicité universelle. On aime ces personnages, tous aussi attachants, se forgeant un destin au fil de leurs histoires individuelles, qui fabriqueront bientôt la grande Histoire, celle qui aura le dernier mot.

J'entendais aussi la voix de Bernanos, témoin horrifié de la guerre civile, écrivain courageux qui dénoncera bientôt les exactions de son camp à la face de ceux qui s'aveuglent, ou pire, les légitiment. Contrairement à Claudel, qui adoubera les assassins, il vomira cette Europe catholique qui bénit la terreur et ferme sa gueule. A l'heure où les religions sont devenues des machines de mort, la modernité du texte de Lydie Salvayre frappera sans doute tous les esprits.  

Tout le génie de l'oeuvre réside dans ce tissu protéiforme de voix, qui s'entremêlent pour dire le chaos de la guerre civile dont elles sont en quelque sorte la métaphore. Dans Pas pleurer, les temps et les lieux se confondent à travers la voix de Montse, qui raconte à sa fille Lidia l'été de ses seize ans, quand c'était le premier matin du monde, la vraie vie quoi ! où la liberté coulait dans vos veines aussi bien que le sang. La vie était un enchantement, Viva la Revolucion, viva la Anarquia, viva la Libertad ! Elle raconte cette éternelle jeunesse, cette éternelle adolescence qui semblent occulter les 70 ans qui la séparent de son présent.  Toutes les voix se mêlent dans la voix de la mère qui les restitue vivantes, en usant d'une forme inédite avec des blancs, des retours à la ligne qui font surgir la voix d'un autre ou la font taire, des moments purement narratifs et d'autres argumentatifs, des phrases en espagnol qui viennent brouiller le texte, mais quel autre moyen de conférer au récit l'énergie extraordinaire du vécu ? Cette écriture singulière fait la part belle à la violence verbale, en même temps qu'à un humour corrosif qui met à distance, pour en faire la cible du langage, une des périodes les plus noires de l'histoire des hommes. Avec un talent fou, l'auteur nous fait entrer à vif dans la conscience de ses personnages, mais elle ne s'en tient pas là : en effet, en dénonçant les Nationalistes et les délateurs de tout poil qui autorisent toutes les exactions possibles, ne s'insurge-t-elle pas contre les dérives politiques de la société actuelle, où l'Autre a toujours tort, où l'on se replie frileusement sur soi, sans empathie pour la misère des uns, la souffrance des autres ? N'y-a-t-il pas  guerre civile plus insidieuse encore que la guerre d'Espagne, celle qui règne dans nos coeurs ? Un des remarquables enseignements que nous pouvons tirer de ce texte est que la guerre n'est pas une toile de fond, elle n'est pas quelque chose qui nous tomberait dessus de l'extérieur, elle est l'histoire intime des hommes érigée en désastre collectif. C'est ce que démontre la scène où José meurt, par hasard, comme ça, d'une balle perdue, soulignant ainsi que la guerre est une catastrophe intime qui prend bientôt une amplitude tragique. La mort de José, on ne le sait pas, est peut-être au fond la résolution d'un drame intime entre deux hommes, qui envoie l'un à la mort, l'autre à la folie. De la même façon, c'est peut-être la raison pour Montse de garder espoir, de ne pas pleurer, car la solution est en nous, qui gardons une emprise sur l'Histoire. Tout le monde désespère, sauf elle, qui demande une anisette à sa fille, car ce ne serait pas du surnuméraire ! C'est peut-être aussi pourquoi elle fait l'impasse sur 70 années de sa vie, ne conservant que le souvenir du merveilleux été 36, le seul qui ait peut-être du sens, au-delà des vicissitudes de l'Histoire. Où se situe la vérité en effet ? Dans l'objectivité des faits, souvent illusoire, ou dans cette reconstruction par le souvenir ? Dans cette illusion romanesque qui nous livre l'essentiel ? Et au fond, le travail de tout écrivain n'est-il pas de restituer une vérité que le récit

brut des faits  laisserait opaque, et de faire écho dans nos vies pour ouvrir des chemins vierges d'avenir ?  

   

 

Les nouveaux monstres

20 avril 2015

 

Il y a trente ans, Sydney Pollack réalisait son sublime Out of Africa, biographie romancée de Karen Blixen, écrivain danois, femme dont nous retenons d'abord qu'elle a vécu intensément. Elle a vécu intensément l'Afrique, au temps où elle n'était pas une terre de violence et d'infamie.

L'Afrique de Karen Blixen, c'est celle d'avant guerre. Elle débarque à Monbasa le 14 janvier 1914, et s'occupe de la plantation de café de sa ferme africaine. Celle-ci périclitera bientôt, en raison de la gestion calamiteuse du baron Bror, et Karen devra quitter définitivement l'Afrique en 1931. Avant, elle connut une passion  qui s'incarna sous les traits d'un pilote de l'armée de l'air britannique, Denys Finch Hatton, dont Sydney Pollack  immortalisera la fulgurance et la beauté à travers les fabuleux paysages de l'Afrique et la musique de Mozart. Avant de partir, Karen écrira

Même si elle a été un peu plus tendre envers certains autres, je suis malgré tout persuadée que j'ai été l'un des favourite children de l'Afrique. Un vaste univers de poésie s'est ouvert à moi et m'a laissée pénétrer en lui, ici, et je lui ai donné mon cœur. J'ai plongé mon regard dans celui des lions et j'ai dormi sous la Croix du Sud, j'ai vu les grandes plaines être la proie des flammes et alors qu'y poussait une herbe verte et tendre après la pluie, j'ai été l'amie de Somali, de Kikuyu et de Maasaï, et j'ai survolé les Ngong Hills, j'ai cueilli la plus belle rose de la vie - je crois que ma maison a été une sorte de refuge pour les passants et pour les malades et qu'elle a été pour tous les Noirs le centre d'un friendly spirit.

Enfant chérie de l'Afrique, qui s'immerge dans la poésie de ce continent,  à qui elle donne son coeur pour toujours. Une terre berceau de l'humanité, où l'herbe verte et tendre repoussait après la pluie, dans ces collines du Ngong, que Karen survola avec Denys, un premier matin du monde. Qui a oublié les dernières images de ce film, où après le crash de Denys, un lion et une lionne viennent boire sur le tertre où il est enterré, éternisant cet amour mêlé de l'argile, des parfums et des couleurs de l'Afrique ?

Un siècle après la venue de Karen Blixen en terre d'Afrique, ce continent est à feu et à sang. L'Afrique est la tragédie du monde contemporain, une tragédie muette qui ne secoue pas le lourd sommeil de nos consciences. On ne dénombre plus les drames qui s'abattent sur elle,  et qui sombrent aussitôt dans l'oubli, tant qu'ils n'éclaboussent pas le seuil de nos maisons. L'Apartheid en Afrique du Sud ne nous a émus qu'un temps, quand le pays aujourd'hui est ravagé par la maladie, l'insécurité, la délinquance.  En 1994, se déroulait une guerre fratricide au Rwanda entre les Hutus et les Tootsies, dont nous nous lavons les mains aujourd'hui encore. Après les drames de la colonisation, dont la blessure reste ouverte depuis 6 décennies et allume nos banlieues, voici les nouvelles formes de la barbarie : l'intégrisme islamiste qui gangrène lentement le continent sous nos yeux impuissants, les exactions féroces de Boko Haram, qui séquestre, viole et tue des innocents chaque jour, femmes et enfants en particulier, les gouvernements en place qui laissent faire, l'Occident qui s'indigne sans bouger le petit doigt.

Maisl'Afrique n'a pas encore touché le fond de l'abîme : les peuplades affolées par la guerre et son cortège de ténèbres fuient leur pays, enfants sous le bras, pour trouver refuge sur d'illusoires terres promises. C'est la tragédie des migrants qui s'entassent dans  des embarcations qui prennent l'eau, après s'être délestés de leur maigre pécule entre les mains de passeurs sans foi ni loi, usuriers des temps modernes, pour sombrer au large des côtes européennes. Nouvel exode, nouvelle misère : après les camps de la mort, les cercueils flottants, Arche mortifère qui ne verra jamais la fin du Déluge, parce que celui-là n'est pas une punition de Dieu, mais le châtiment des hommes. La liste du malheur est longue, le désenchantement infini.

L'homme cependant n'a pas dit son dernier mot. A l'heure où un danger d'extinction frappe notre planète, à l'heure où la faune et la flore sont nécessaires plus que jamais  à la survie de l'humanité, surgissent les derniers fossoyeurs de l'Afrique, qui pour couronner leurs infâmes safaris, viennent tuer les espèces protégées et s'enorgueillir de l'avoir fait, en posant sur une girafe morte ou un lion massacré. Non contents de participer joyeusement à l'abattage industriel des animaux sans aucun respect pour l'espèce vivante, ces prédateurs infâmes s'en prennent,  par goût du lucre, à la création divine. Le Paris-Dakar ne suffisait pas, saccageant les terres, transperçant les villages, tuant des mômes qui avaient l'outrecuidance de s'aventurer là, il fallait que la faune payât également son tribut aux hommes dépravés en mal d'exotisme. Tuer pour l'ivoire, tuer pour la peau, tuer pour la chair, tuer pour rien ! sinon exhiber les trophées de leurs crimes.

Le monde va comme il va, et il va mal. Je suis allée en Afrique, avant le génocide du Rwanda, le pays aux mille collines.  J'y ai rencontré des gens, des frères, qui ne m'ont pas demandé mon nom, ma race, ma couleur de peau, ma religion, mes traditions, et qui m'ont accueillie avec le peu qu'ils avaient dans leur coeur énorme. C'est à ces amis, souvent disparus, que je songe ce soir, où la mélopée de l'Afrique se fracasse contre mes tempes, avec le bruit de ces bateaux qui font naufrage , le cri de ces fillettes qu'on viole, la chute pesante des lions qu'on abat. Et j'ai honte d'appartenir à l'espèce humaine. 

 

 

Charles et Emma Bovary, invités d'honneur de l'Encre Malouine

9 avril 2015

 

Très belle soirée à l'Encre Malouine autour de Madame Bovary, incontournable texte de la littérature. Si Flaubert s'est fait tirer l'oreille, trouvant le sujet bien trivial, pour écrire l'histoire de cette bourgeoise mal dans sa peau, qui rêve de ce qu'elle n'a pas, qui rêve de ce qu'elle n'est pas,  il en a fait, n'en déplaise au procureur de la République Ernest Pinard, un chef-d'oeuvre absolu. Réfugiée dans un orgueil farouche pour échapper à la médiocrité ordinaire, Emma détruit tout sur son passage. Mais elle a la grandeur de ne pas s'épargner, et c'est ce qui force l'admiration. Sa mort est le dernier combat qu'elle livre à sa société de bêtise et de profit. C'est la première fois qu'elle choisit son destin, esquissant sa chute en enfer avec le désespoir des grandes héroïnes tragiques. Emma est l'incarnation de toutes celles qui refusent de négocier leurs rêves, qui refusent de se compromettre avec la vie ordinaire. 

Au moment où elle meurt, elle métamorphose l'homme médiocre qu'elle a épousé, et qui acquiert à cet instant une vraie grandeur tragique, parce que c'est un homme qui meurt d'amour, et que mourir d'amour, ça n'arrive jamais ! Ce sont les médiocres qui l'emportent dans Madame Bovary, mais Flaubert sauve Charles, l'homme dont Emma a méconnu l'amour absolu, elle qui en rêvait.

C'est à travers l'histoire de cette femme que Flaubert dénonce une société complètement dépourvue d'idéal.

La femme actuelle ressemble à Emma, forcément, mais la société a évolué, et l'itinéraire féminin est moins tragique. Il est aussi moins exemplaire, dilué dans toutes sortes de compromis qui n'impliquent pas les choix existentiels d'Emma. La femme d'aujourd'hui est plus libre qu'Emma, mais quand les rêves sont à portée de main, restent-ils encore les rêves qui construisent les grandes héroïnes ? Madame Bovary est une sorte d'OVNI, qui choisit d'être une Femme, en un siècle où le seul droit reconnu aux femmes est d'abdiquer ce qu'elles sont, de taire leurs désirs et leurs rêves pour n'être plus que des épouses et des mères. 

Madame Bovary raconte aussi la Passion d'un homme, au sens chrétien du terme, d'un homme crucifié par son amour incompris, qui fait de cette oeuvre une tragédie. Au moment de sa mort, Emma reconnait enfin la bonté de Charles :

 

Il se jeta à genoux contre son lit.

      – Parle ! qu'as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel !
      Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'en avait jamais vu.
      – Eh bien, là..., là !... dit-elle d'une voix défaillante.
      Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu'on n'accuse personne... Il s'arrêta, se passa la main sur les yeux, et relut encore.
      – Comment !... Au secours ! à moi !
      Et il ne pouvait que répéter ce mot : « Empoisonnée ! empoisonnée ! » Félicité courut chez Homais, qui l'exclama sur la place ; madame Lefrançois l'entendit au Lion d’or ; quelques-uns se levèrent pour l'apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil. 
      Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien n'avait cru qu'il pût y avoir de si épouvantable spectacle.
      Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur Larivière. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.
      Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n'y voyait pas, les lignes dansaient.
      – Du calme ! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ?
      Charles montra la lettre. C'était de l'arsenic.
      – Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse.
      Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l'autre, qui ne comprenait pas, répondit :
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